Francs-maçons. Politique.
À entendre certains, prononcer ces deux mots dans la même phrase reviendrait à frapper trois coups sur la porte de l’Apocalypse. On a longtemps martelé une idée : si vous affichez l’Équerre et le Compas, vous ne pouvez pas – et surtout ne devez jamais – publier la moindre opinion politique, sous peine d’un interdit quasi sacré. Les francs-maçons seraient donc condamnés au silence dès qu’il est question de cité, de gouvernance, de société, de décisions collectives.
Soyons clairs : c’est une confusion… et parfois une hypocrisie.
DES MAÇONS QUI ONT FAÇONNÉ LA CITÉ
L’Histoire rappelle que d’innombrables francs-maçons furent aussi des acteurs politiques majeurs : George Washington, Benjamin Franklin, Winston Churchill, Harry Truman, Franklin Roosevelt, et bien d’autres responsables publics, sénateurs, gouverneurs, magistrats, dirigeants. Beaucoup ont réellement « échangé le sceptre contre la truelle ».
La Franc-Maçonnerie n’est pas la cause unique de leur grandeur, mais elle a souvent influencé leur façon de penser, d’écrire, de servir, de laisser un héritage. Or si la Franc-Maçonnerie prétend aider l’homme à devenir meilleur, pourquoi exiger que cet homme soit muet quand il s’agit du monde réel ?
LA GRANDE CONFUSION : INTERDICTION EN LOGE ≠ INTERDICTION D’AVOIR UNE CONSCIENCE
Le vrai nœud est là : nous avons perdu le sens de la nuance – et parfois le don de la tolérance. Notre époque s’échauffe vite, s’étiquette vite, se fracture vite. Mais cela n’est pas nouveau.
La règle historique est connue. Les Constitutions d’Anderson (1734) rappellent qu’il ne faut pas amener à la porte de la Loge les querelles privées, religieuses, nationales… et la politique d’État. Cette norme a fondé, dans la plupart des Obédiences, l’usage de ne pas discuter de politique dans les tenues.
Et c’est logique : la Loge est un atelier d’harmonie. Elle n’est pas un parlement. Elle n’est pas une tribune. Elle n’est pas un champ de bataille.
Mais attention : le texte vise le cadre maçonnique. Il ne proclame pas un bannissement absolu de la parole politique chez les francs-maçons, partout, tout le temps.

LE CADRE PROTÈGE L’UNITÉ : LA LOGE N’EST PAS UNE ARÈNE
Plusieurs Grandes Loges l’ont formulé clairement :
- pas de débats politiques ou religieux en réunion maçonnique,
- pas de pression d’organismes maçonniques en faveur ou contre une loi, un candidat, une nomination,
- pas d’instrumentalisation de la Fraternité.
Car cela mettrait en danger l’unité, la force, l’utilité et le bien-être de l’Ordre.
Mais une phrase reste capitale : le vrai franc-maçon agit dans la vie civile selon son jugement individuel et selon sa conscience.
Autrement dit : la Maçonnerie ne dicte pas votre vote, mais elle vous rappelle votre responsabilité.
LE PARADOXE : NOUS DISONS “PAS DE POLITIQUE”… MAIS NOUS EN FAISONS PARTOUT
Et voilà la réalité : les francs-maçons parlent politique.
Au restaurant. En visite. Entre amis. Sur internet. Dans des forums, des blogs, des réseaux sociaux. Ils débattent, ils argumentent, ils s’opposent. Et – surprise – le ciel ne leur tombe pas sur la tête.
La question n’est donc pas : peut-on parler politique ?
La question est : comment en parler sans perdre ce qui fait de nous des initiés ?
Car ce qui compte, ce n’est pas le thème : c’est l’éthique du débat.
Tolérance, justice, prudence, courage, respect de l’autre : voilà les outils. Et si un lieu est capable d’enseigner l’art de la mesure, c’est bien l’école initiatique. Pourtant, nous craignons que la chaîne d’union se rompe dès qu’un avis diverge. Pourquoi ? Parce que l’humain s’emporte. Parce que la peur fait monter la colère. Parce qu’un seul maillon faible peut fissurer l’harmonie.
LA VRAIE ÉPREUVE : APPRENDRE LE DÉSACCORD FRATERNEL
Refuser tout désaccord, c’est refuser l’apprentissage.
Un débat sain peut élever. Un conflit mal tenu peut abaisser. La différence n’est pas l’opinion : c’est la manière.
Nous devrions être capables de dire :
- “Je ne suis pas d’accord.”
sans dire : - “Tu es mon ennemi.”
Car la Franc-Maçonnerie n’a pas vocation à fabriquer des hommes dociles, mais des hommes responsables, capables d’écoute, de mesure, de discernement.
LA POLITIQUE PEUT RESTER HORS DES TENUES… MAIS PAS HORS DE NOTRE DEVOIR
Oui : la Loge doit rester un espace protégé, à l’abri des passions partisanes.
Mais non : le franc-maçon n’a pas à se censurer dans la cité, ni à vivre comme si sa conscience devait rester enfermée au vestiaire avec son tablier.
Au contraire : le monde a besoin d’exemples de débat civilisé.
La tolérance ne se proclame pas : elle se pratique.
Alors n’ayons pas peur de discuter, d’apprendre, de nous corriger, de nous élever.
Accueillons le débat sain, non pour vaincre, mais pour comprendre — afin qu’au final, nous prospérions tous, et que personne ne perde.
D’après un texte de Kristine Wilson-Slack




