Le grand défi de la franc-maçonnerie : durer sans se trahir
Tout au long de son histoire, la franc-maçonnerie – non pas celle des légendes commodes et des origines brumeuses « depuis la nuit des temps », ni celle réduite à de simples corporations jalouses de leurs savoir-faire – s’est surtout affirmée comme une institution née du tournant des Lumières, entre la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle. Et, presque aussitôt, elle s’est heurtée à l’opposition du monde dit « profane », d’abord pour une raison simple : son caractère réservé, parfois perçu comme confidentiel, voire secret.
Une histoire marquée par la suspicion et la répression
Depuis près de trois siècles, la franc-maçonnerie a traversé des vagues de contestation, de contrôle et de persécution. L’un des jalons les plus connus reste la bulle In Eminenti Apostolatus Specula promulguée par le pape Clément XII en 1738, qui inaugure l’une des premières grandes tentatives de disqualification religieuse et sociale de l’Ordre.
Par la suite, au fil des régimes et des crises, la franc-maçonnerie a souvent été considérée comme une menace : menace pour les pouvoirs autoritaires, pour les idéologies totalitaires, pour ceux qui souhaitaient conserver un statu quo fondé sur la domination de quelques-uns, sur le contrôle des consciences, des libertés, des savoirs et parfois même de l’économie. Dans plusieurs pays, des loges ont été dissoutes, des archives saisies, des frères emprisonnés, contraints à l’exil, et parfois condamnés.
Le XXe siècle, en particulier, a montré jusqu’où peut aller la haine quand elle devient politique : dans les régimes fascistes et totalitaires, la franc-maçonnerie a été traquée, interdite, diabolisée. Des milliers de maçons – et souvent leurs proches – ont payé le prix de cette obsession répressive, au nom d’un monde verrouillé par la peur, l’idéologie et la violence.

Un idéal qui a inspiré, un symbole qui a dérangé
Si l’Ordre a suscité tant de résistances, ce n’est pas seulement à cause du secret supposé, mais aussi parce qu’il a porté – et parfois incarné – des idées jugées subversives : liberté de conscience, égalité morale entre les êtres, dignité humaine, émancipation par l’instruction, laïcité, fraternité vécue au-delà des clivages.
Au fil des siècles, la franc-maçonnerie a attiré des hommes (et, plus tard, des femmes, selon les obédiences) engagés dans la vie intellectuelle, sociale et politique de leur temps : des penseurs, des artisans de réformes, des scientifiques, des artistes, des bâtisseurs d’institutions. Peu importe, au fond, la liste des noms prestigieux : ce qui compte, c’est cette constante historique — la maçonnerie a souvent été un laboratoire d’idées, et parfois un refuge pour ceux qui refusaient l’absolutisme sous toutes ses formes.
Et pourtant, l’Ordre n’a jamais été immunisé contre ses propres contradictions. Car une institution peut défendre de grands principes… tout en se fatigant, se bureaucratiser, se diviser, se perdre dans ses rites ou ses querelles.
Le danger du XXIe siècle : l’indifférence
Aujourd’hui, dans les premières décennies du XXIe siècle, la franc-maçonnerie affronte un adversaire plus silencieux, et peut-être plus redoutable que les attaques d’hier : l’indifférence.
- Indifférence de certains membres qui pensent qu’il n’y a plus de combats à mener, plus d’idéal à servir, plus de transformation à incarner.
- Indifférence qui réduit les grandes causes à des rendez-vous mondains, à des discours sans prise sur le réel, à une routine confortable.
- Indifférence face aux faiblesses internes : rivalités, jeux de pouvoir, carriérisme, règlements de comptes, inflation des titres et des honneurs.
- Indifférence, enfin, face aux engagements de l’initiation, quand la promesse de “travailler” devient un simple décor, et la méthode un alibi.
Bien sûr, les menaces extérieures n’ont pas disparu : complotisme relancé par les réseaux sociaux, anti-maçonnisme recyclé sous forme de rumeurs virales, tentatives d’instrumentalisation politique, infiltration opportuniste ici ou là. Mais ces phénomènes prospèrent surtout quand l’Ordre donne lui-même l’image d’une institution repliée, sans souffle, sans cohérence, ou pire : quand il laisse s’installer, en son sein, des logiques de clans.
Le risque interne : l’oligarchie des intérêts
Le plus grand péril ne se résume pas à ce qui vient de l’extérieur. Il surgit quand, à l’intérieur, se forment des groupes d’intérêts particuliers, quand la gouvernance se transforme en “entre-soi”, quand la recherche du prestige remplace la recherche de la vérité, quand l’Institution cesse d’être une école de perfectionnement pour devenir un territoire à occuper.
Alors, l’Ordre dérive :
- vers une oligarchie (le pouvoir de quelques-uns),
- parfois vers une autocratie (un pouvoir sans contrôle réel),
- et, dans certains cas, vers une ploutocratie symbolique (la domination par l’argent, les réseaux, l’influence).
Le résultat est toujours le même : les intérêts supérieurs – ceux de la construction de l’Homme et du service du Bien commun – passent au second plan, au profit d’avantages éphémères, de stratégies internes et de festivités sans profondeur.
Quels défis surmonter ?
1) Se réinventer en revenant à l’essentiel
La franc-maçonnerie n’a pas besoin d’inventer une “nouvelle maçonnerie” au sens marketing. Elle a besoin de retrouver sa colonne vertébrale : ses principes fondateurs, sa rigueur symbolique, son exigence morale, sa vocation éducative et humaniste.
2) Refonder une éthique maçonnique vivante
Il devient urgent de reformuler une éthique maçonnique claire, incarnée, applicable : non pas une morale de façade, mais un cadre intérieur qui oriente les comportements, la parole, la gestion des conflits, le rapport au pouvoir, à l’argent, à l’autorité, à l’exemplarité.
3) Choisir des responsables préparés, pas seulement populaires
Une institution se fragilise quand elle confond charisme et compétence, visibilité et vertu. Les charges doivent revenir à des frères (ou sœurs) préparés, solides éthiquement, capables intellectuellement, et stables humainement. Diriger n’est pas “briller”. Diriger, c’est servir.
4) Revenir au réel sans quitter le symbolique
Le monde change vite : polarisation, crise du sens, isolement social, défi éducatif, défi écologique, fracture informationnelle, montée des radicalités, soupçon généralisé. Une maçonnerie vivante n’imite pas le monde profane, mais elle l’écoute pour mieux y répondre.
Le temple n’est pas un bunker : c’est un atelier.
5) Comprendre une chose essentielle
La franc-maçonnerie est le lieu où le monde doit se réfléchir, s’éclairer, se comprendre — pas un lieu où l’on s’en protège pour ne plus le voir.
L’Ordre doit illuminer les zones d’ombre, y compris celles qui le menacent de l’intérieur. Car si les ténèbres profanes peuvent obscurcir nos colonnes, alors ce n’est pas le monde qui a gagné : c’est nous qui avons renoncé.
Une fierté sobre : celle des actes
Nous n’avons pas à être fiers de ce que nous prétendons être. Nous avons à être fiers – sobrement, fermement – de chaque geste qui prouve que nous sommes capables de transformer, d’éduquer, d’apaiser, de construire, de relier.
Le grand défi de la franc-maçonnerie, aujourd’hui, n’est pas de survivre contre des ennemis extérieurs.
C’est de durer sans se trahir. Et de redevenir, pour ses membres comme pour la cité, une école de conscience, de liberté et de responsabilité.
D’après un texte original de Roberto R.Verdini


