Il existe une fatigue dont on parle peu en franc-maçonnerie : celle qui ne vient ni de l’âge ni du travail profane, mais de l’habitude. On continue à venir en tenue, on connaît les gestes, les mots, les places, les réflexes… mais intérieurement quelque chose s’est assoupi. Le corps est au Temple, l’esprit beaucoup moins. Et c’est peut-être là le vrai danger : non pas quitter la franc-maçonnerie, mais y rester en dormant.
On entre pourtant autrement. L’initiation marque un passage, une rupture, une promesse. On ne reçoit pas la lumière pour la ranger ensuite dans un tiroir avec le tablier. On ne taille pas la pierre brute quelques années pour finir par considérer que le travail est terminé. La démarche maçonnique suppose une vigilance continue, car le plus grand ennemi du Maçon n’est peut-être pas l’adversaire extérieur. C’est l’endormissement intérieur.

LA ROUTINE EST PLUS DANGEREUSE QUE L’ABSENCE
Un Frère qui ne vient plus sait au moins qu’il s’est éloigné. Celui qui continue à venir mécaniquement peut ne même plus s’en rendre compte. Il assiste aux travaux, salue, vote, mange aux agapes, rentre chez lui… et recommence. Tout est correct. Tout est en ordre. Tout est mort.
Une loge peut parfaitement fonctionner administrativement tout en ayant perdu une grande partie de sa vie initiatique. Le rituel devient alors une succession de phrases récitées, les symboles deviennent du mobilier, la fraternité une formule, et les travaux une réunion associative légèrement mieux habillée. Le sommeil maçonnique commence souvent lorsqu’on cesse de se demander pourquoi l’on est encore là.
« TENEZ-VOUS DROIT ET EN ORDRE »
Se tenir droit, ce n’est pas seulement adopter une posture rituelle. C’est essayer de rester cohérent avec ce que l’on prétend construire. Être en ordre, ce n’est pas seulement être à sa place dans le Temple. C’est aussi remettre un peu d’ordre en soi : dans ses paroles, ses réactions, ses rancœurs, ses ambitions et ses petites vanités fraternelles.
Le Temple extérieur peut être parfaitement aligné tandis que le Temple intérieur ressemble à un chantier abandonné. Et aucun Expert ne viendra le ranger à notre place.
POURQUOI CERTAINS FINISSENT-ILS PAR NE PLUS VENIR ?
Pourquoi certains Frères disparaissent-ils progressivement des colonnes ? Parce qu’ils ont changé ? Parce que la franc-maçonnerie ne leur apporte plus ce qu’ils espéraient ? Parce qu’une querelle les a blessés ? Parce que les travaux ne les nourrissent plus ? Parce que la fraternité promise n’a pas résisté aux ego ?
Il serait facile de répondre : « Ils n’étaient pas assez motivés. » Un peu trop facile. Parfois, celui qui s’éloigne porte sa part de responsabilité. Mais parfois aussi, une loge devrait avoir le courage de se demander ce qu’elle est devenue. Quand plusieurs Frères s’endorment, ce n’est peut-être pas seulement le problème des dormeurs. Il faut aussi regarder la qualité du réveil.
LA FRATERNITÉ N’EST PAS AUTOMATIQUE
Nous répétons beaucoup ce mot : fraternité. Mais il suffit parfois d’un conflit, d’une élection, d’une divergence rituelle ou d’une vieille blessure pour découvrir qu’elle était moins solide qu’on ne le croyait.
La fraternité ne consiste pas à aimer naturellement tout le monde. Elle consiste à continuer à reconnaître un Frère chez celui qui nous agace, nous déçoit ou nous contredit. Il est facile d’être fraternel avec ses amis. Le vrai travail commence avec les autres.
UNE SEULE AILE NE SUFFIT PAS
La belle légende évoquée dans le texte imagine les francs-maçons avec une seule aile. Aucun ne pourrait voler seul. Il lui faudrait l’autre, celle d’un Frère, pour trouver l’équilibre et prendre de la hauteur.
L’image est simple, mais elle dit quelque chose d’essentiel : la démarche maçonnique n’est pas conçue pour être solitaire. On peut lire seul, méditer seul, étudier seul. Mais on ne construit pas une loge seul. Et surtout, on ne fait pas une chaîne d’union seul dans son salon.
Nous avons besoin les uns des autres, précisément parce qu’aucun de nous n’est complet.
RÉVEILLEZ-VOUS
Réveillez votre curiosité. Réveillez votre envie de travailler. Réveillez votre capacité d’émerveillement devant un symbole que vous avez vu cent fois. Réveillez votre fraternité avant qu’elle ne devienne un simple mot de rituel.
Et si vous êtes las, blessé ou éloigné, ne faites pas semblant. Parlez. Questionnez. Prenez du recul si nécessaire. Mais ne laissez pas l’habitude décider silencieusement à votre place.
Car le plus triste n’est peut-être pas de quitter un jour la franc-maçonnerie.
Le plus triste serait d’y rester vingt ans après avoir cessé intérieurement d’y être présent.
Alors tenez-vous droit. Tenez-vous en ordre. Mais surtout : ne vous endormez pas.
Billet librement inspiré d’un texte de Hammurabe José Batista Flores consacré à la vigilance, à l’engagement et à la fraternité maçonniques.


