Le pape Léon XIV arrive en France. Les cathédrales se préparent, les autorités déroulent le protocole et les caméras attendent les grandes déclarations. Pendant ce temps, quelque part dans une loge maçonnique, on pourrait presque entendre quelqu’un murmurer : « Et nous, on est toujours excommuniés ? » Derrière la plaisanterie se cache une question autrement sérieuse : après des siècles de méfiance, serait-il enfin temps d’apprendre à se parler ?
Du 25 au 28 septembre 2026, Léon XIV se rend en France pour un voyage apostolique qui le conduira notamment à Paris, à Lourdes et à Metz. Rencontres avec les autorités, passage à Notre-Dame, visite à l’UNESCO et rencontre interreligieuse figurent au programme.

L’occasion de rouvrir, avec un peu d’humour et beaucoup de recul, un vieux dossier : celui des relations entre l’Église catholique et la franc-maçonnerie.
DEUX MILLE ANS DE CHRISTIANISME, TROIS SIÈCLES DE FRANC-MAÇONNERIE… ET TOUJOURS PAS DE CAFÉ ENSEMBLE ?
Soyons sérieux quelques instants. L’Église catholique et la franc-maçonnerie entretiennent depuis longtemps des relations compliquées. Les condamnations pontificales se sont succédé, les incompréhensions se sont accumulées et les caricatures ont prospéré des deux côtés.
Pour l’Église, l’appartenance maçonnique demeure incompatible avec la doctrine catholique. Pour les francs-maçons, selon leurs différentes sensibilités, la liberté de conscience constitue un principe fondamental. Le désaccord est donc réel et ne disparaîtra pas à coups de belles déclarations sur la fraternité.
Mais faut-il nécessairement être d’accord sur Dieu pour pouvoir discuter de l’homme ?
Car enfin, nous vivons dans un monde où les conflits s’accumulent, où les certitudes s’affrontent et où chacun semble avoir beaucoup de choses à dire, mais de moins en moins de temps pour écouter.
Si des hommes qui parlent depuis des siècles de paix, de fraternité et de dignité humaine ne parviennent pas à se rencontrer sans suspicion, il y a peut-être quelques pierres brutes à retravailler de part et d’autre.
LE GRAND ARCHITECTE EST-IL DISPONIBLE POUR UNE MÉDIATION ?
Imaginons un instant Léon XIV franchissant la porte d’un Temple maçonnique. Pas pour recevoir un tablier, rassurons immédiatement les plus inquiets, mais simplement pour échanger.
Le Vénérable Maître lui souhaiterait la bienvenue. Un Frère proposerait probablement une planche sur la tolérance. Un autre demanderait si le Grand Architecte de l’Univers et le Dieu des catholiques sont invités à la même réunion. Et, comme toujours, quelqu’un finirait par rappeler que l’essentiel est peut-être moins de savoir qui possède la vérité que de comprendre ce qu’il en fait.
Évidemment, cette rencontre imaginaire ne résoudrait pas les divergences théologiques et philosophiques. Mais elle aurait au moins un mérite : rappeler que le dialogue ne suppose pas l’abandon de ses convictions.
On peut défendre la liberté de conscience sans mépriser la foi. On peut être croyant sans soupçonner systématiquement l’incroyant. On peut être franc-maçon sans considérer toute institution religieuse comme un adversaire naturel.
La tolérance qui ne s’applique qu’à ceux qui pensent comme nous porte généralement un autre nom : la complaisance.
LA FRATERNITÉ, C’EST FORMIDABLE. SURTOUT QUAND ELLE DÉPASSE LES DISCOURS.
La visite du pape sera l’occasion d’entendre de nombreux appels à la paix, à la solidarité et à la dignité humaine. Son programme comprend notamment une rencontre avec des personnes migrantes à Paris et un rassemblement interreligieux à Metz.
Autant de thèmes qui devraient également interpeller les francs-maçons.
Mais avant d’applaudir les grands discours sur la fraternité universelle, une petite question mérite d’être posée : comment pratiquons-nous la nôtre ?
Il est facile d’aimer l’humanité entière. Elle est suffisamment nombreuse pour que l’on puisse éviter de fréquenter ceux qui nous agacent. Aimer son prochain devient autrement plus compliqué lorsqu’il s’agit du Frère qui monopolise systématiquement la parole, de celui qui ne partage pas nos opinions ou de celui avec lequel nous entretenons une vieille querelle d’atelier.
Nous savons tous parler de tolérance en loge. La difficulté consiste à la pratiquer en sortant.
Et puisque nous attendons volontiers des institutions religieuses qu’elles reconnaissent leurs erreurs, nous pourrions aussi nous demander si nos loges savent toujours examiner les leurs.
La fraternité n’est pas une décoration que l’on accroche à son tablier. C’est une exigence qui commence précisément là où notre confort personnel s’arrête.
LE PAPE PRÊCHE, LE MAÇON PLANCHE… ET LE MONDE ATTEND TOUJOURS
Pendant que les uns prient et que les autres méditent sur leurs symboles, les problèmes du monde, eux, ne prennent pas de pause.
La pauvreté, les violences, les discriminations et les solitudes contemporaines ne disparaîtront pas grâce à une cérémonie particulièrement réussie, qu’elle se déroule dans une cathédrale ou dans un Temple.
Cela ne rend ni la prière ni le travail initiatique inutiles. Cela rappelle simplement que leur portée se mesure aussi à leurs conséquences dans la vie quotidienne.
La foi qui n’inspire aucun acte de solidarité risque de devenir une habitude. L’initiation qui ne transforme aucun comportement risque de devenir un joli spectacle.
Quant à la fraternité, elle ne gagne rien à être proclamée éternelle si elle demeure introuvable dès que surgit un désaccord.
SA SAINTETÉ, NOUS AVONS AUSSI QUELQUES QUESTIONS !
Cette visite est également l’occasion de rappeler que les institutions ne peuvent pas seulement demander à être respectées : elles doivent accepter d’être interrogées. L’Église catholique fait notamment face aux demandes persistantes de reconnaissance et de réparation des victimes de violences sexuelles commises en son sein. Une rencontre avec des victimes est prévue durant le voyage de Léon XIV.
La franc-maçonnerie, à son échelle et avec sa propre histoire, n’est pas davantage dispensée d’exigence envers elle-même.
La fidélité à une tradition n’interdit pas de regarder ses faiblesses. Et l’autorité morale ne se décrète pas : elle se construit à travers les actes, la transparence et la capacité à reconnaître ses erreurs.
Il serait donc bien dommage que cette visite se résume, pour les francs-maçons, à ressortir quelques vieilles condamnations pontificales ou à compter les siècles de mésentente.
Nous avons sans doute des questions plus urgentes à nous poser.
ET SI LE VÉRITABLE MIRACLE ÉTAIT SIMPLEMENT DE S’ÉCOUTER ?
À la fin de son séjour, le pape repartira pour Rome. Les fidèles retourneront dans leurs paroisses et les francs-maçons poursuivront leurs travaux en loge. Chacun retrouvera ses rites, ses symboles et ses convictions.
Il restera pourtant une question : sommes-nous réellement capables de reconnaître une valeur humaine chez celui qui ne partage pas notre conception du monde ?
Il n’est pas nécessaire de gommer les désaccords entre l’Église et la franc-maçonnerie. Ce serait même une manière assez maladroite de pratiquer le dialogue. Mais nous pourrions cesser de croire que toute différence constitue une menace et que toute rencontre exige une conversion.
Alors, très Saint-Père, bienvenue en France ! Nous ne vous demanderons pas de porter le tablier, et vous ne nous demanderez probablement pas de réciter le Credo. En revanche, si nous pouvions tous repartir avec un peu moins de préjugés et un peu plus de fraternité, le voyage n’aurait peut-être pas été inutile.
Car au fond, entre ceux qui cherchent la lumière divine et ceux qui travaillent à recevoir la Lumière, il existe au moins un point commun : aucun n’a encore fini son chemin.
Billet d’humeur à l’occasion du voyage du pape Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026. Programme officiel : Saint-Siège
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