Un bâtiment emblématique de l’histoire de Knoxville, dans le Tennessee, pourrait prochainement disparaître. Le temple maçonnique situé au 505 Locust Street, au cœur du centre-ville, fait en effet l’objet d’une demande de permis de démolition actuellement examinée par les services municipaux.
Derrière sa façade imposante et ses grandes colonnes se cache pourtant bien davantage qu’un simple lieu de réunion. Cet édifice raconte près de cent cinquante ans d’histoire locale, architecturale et maçonnique.
D’UNE DEMEURE BOURGEOISE À UN TEMPLE MAÇONNIQUE

Le bâtiment fut construit au début des années 1870 par l’architecte de Knoxville Joseph Baumann. Il constituait alors la demeure de Charles McClung McGhee, financier, philanthrope et dirigeant d’une compagnie ferroviaire.
Charles McClung McGhee était également l’arrière-petit-fils de James White, fondateur de la ville de Knoxville. Acteur important du développement économique et culturel de la région, il participa notamment à la création de la bibliothèque Lawson McGhee en 1885. Il siégea également au conseil d’administration de l’université du Tennessee ainsi qu’à l’assemblée législative de l’État.
En 1915, l’Association du Temple maçonnique chargea l’architecte A. B. Baumann de transformer cette demeure en temple. Les travaux furent achevés en 1916.
Depuis cette époque, le bâtiment est devenu un lieu de réunion pour plusieurs organisations maçonniques locales. Certains éléments de la demeure originelle seraient encore visibles à l’intérieur.
PLUS D’UN SIÈCLE DE VIE MAÇONNIQUE
Depuis les années 1910, ce bâtiment majestueux accueille des réunions et des cérémonies maçonniques. Il a notamment abrité la loge Oriental n° 453 ainsi que la loge Charles H. McKinney n° 422 des francs-maçons libres et acceptés.
Mais les activités semblent avoir récemment quitté les lieux. Dans un message publié le 19 mai sur les réseaux sociaux, la loge Charles H. McKinney annonçait le transfert de ses réunions vers le bâtiment de la loge Cherokee, près de Northshore Drive et Kingston Pike, en raison de « changements survenus dans les locaux habituels ».
Une formulation prudente qui prend aujourd’hui une signification particulière.
Les représentants des organisations maçonniques locales n’auraient, pour le moment, apporté aucune explication publique détaillée sur l’avenir de l’édifice.
UNE DEMANDE DE DÉMOLITION EN COURS D’EXAMEN
La demande de permis de démolition a été déposée par Terry Ray, de l’entreprise Total Demolition Services, pour le compte du propriétaire, identifié comme étant le Temple maçonnique.
Les services municipaux de Knoxville ont toutefois indiqué que la procédure n’était pas encore achevée. L’examen du dossier pourrait nécessiter plusieurs séries de remarques, de modifications et de validations avant qu’une décision définitive ne soit prise.
Le bâtiment étant reconnu comme édifice historique, un délai obligatoire de soixante jours doit être respecté avant l’éventuelle délivrance du permis.
Cette période ne permet pas juridiquement d’interdire la démolition. Elle doit toutefois donner le temps nécessaire pour documenter l’édifice, récupérer certains éléments architecturaux, démonter des matériaux historiques ou étudier la possibilité d’un déplacement du bâtiment.
Le délai laisse donc une chance, certes fragile, à la sauvegarde de tout ou partie de ce patrimoine.
UN EMPLACEMENT PARTICULIÈREMENT CONVOITÉ
Situé entre le YMCA et les immeubles en briques rouges de Kendrick Place, le temple occupe un emplacement particulièrement recherché au centre de Knoxville.
Comme dans de nombreuses villes américaines, la pression immobilière et le développement urbain peuvent rendre vulnérables les bâtiments anciens, même lorsqu’ils possèdent une importante valeur historique.
L’entretien de tels édifices représente également un coût considérable. Isolation, accessibilité, sécurité, toiture, installations électriques ou mise aux normes peuvent rapidement devenir difficiles à financer pour des associations dont les effectifs et les ressources diminuent.
La conservation du patrimoine se heurte alors à une réalité économique parfois brutale.
QUAND LA MÉMOIRE MAÇONNIQUE RISQUE DE DISPARAÎTRE
Une loge maçonnique ne se résume évidemment pas à ses murs. La Franc-Maçonnerie se définit avant tout comme une communauté humaine, une méthode de travail et une transmission initiatique.
Mais les lieux ont eux aussi une mémoire.
Pendant plus d’un siècle, des générations de francs-maçons ont franchi les portes du temple de Locust Street. Ils y ont partagé des cérémonies, des réflexions, des engagements fraternels et des moments de solidarité.
Les murs ont été témoins des évolutions de la société américaine, de deux guerres mondiales, de crises économiques et de profondes transformations politiques et sociales.
Faire disparaître un tel bâtiment, ce n’est donc pas seulement supprimer une construction devenue coûteuse ou inadaptée. C’est aussi effacer une partie visible de l’histoire maçonnique et collective de la ville.
LA MORALE : TRANSMETTRE, C’EST AUSSI PRÉSERVER
Cette situation soulève une question qui dépasse largement le cas de Knoxville : comment une institution fondée sur la transmission peut-elle entretenir sa propre mémoire matérielle ?
Les francs-maçons travaillent symboliquement à la construction d’un temple intérieur. Mais cela ne devrait peut-être pas conduire à négliger les temples bien réels que les générations précédentes leur ont confiés.
La tradition n’est pas la conservation aveugle de tout ce qui appartient au passé. Elle suppose néanmoins de distinguer ce qui doit être abandonné de ce qui mérite d’être transmis.
Un bâtiment peut devenir trop grand, trop coûteux ou inadapté. Mais avant de le livrer au marteau des démolisseurs, toutes les possibilités devraient être examinées : restauration, réutilisation, transformation culturelle, partenariat avec la ville, vente assortie de garanties patrimoniales ou sauvegarde des décors maçonniques.
Car une pierre que l’on détruit peut être remplacée. La mémoire qu’elle portait, elle, ne se reconstruit pas toujours.
L’histoire du temple de Locust Street rappelle ainsi une évidence : une institution qui oublie les traces laissées par ses prédécesseurs risque, un jour, de ne plus savoir elle-même d’où elle vient.
D’après les informations rapportées par Hayden Dunbar Evans pour le Knoxville News Sentinel.


