Quand la justice frappe des responsables maçonniques, c’est toute la question de la liberté de la fraternité qui se trouve posée.
La nouvelle est particulièrement préoccupante pour la Franc-Maçonnerie internationale. À La Havane, quatre membres de la Maçonnerie cubaine viennent d’être condamnés à des peines de deux à quatre ans de restriction de liberté pour une affaire de change de devises portant sur un montant total de 300 dollars. Parmi eux figure Ángel Santiesteban Prats, écrivain, ancien prisonnier politique et actuel Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grade 33 pour la République de Cuba.
Cette décision judiciaire, rendue le 5 novembre 2026 par la Section pénale du Tribunal municipal populaire de Diez de Octubre, dépasse largement le cadre d’une affaire financière. Elle intervient dans un contexte de tensions persistantes entre les autorités cubaines et les responsables de la Franc-Maçonnerie, et soulève de sérieuses interrogations sur l’indépendance des institutions maçonniques dans le pays.

QUATRE FRÈRES CONDAMNÉS, DES PEINES LOURDES DE CONSÉQUENCES
Les quatre condamnés sont José Ramón Viñas Alonso, ancien Souverain Grand Commandeur et président du Patronage de l’Asile national maçonnique Llansó, Fernando Marcos García, comptable de l’établissement, Ángel Santiesteban Prats et Osvaldo Ernesto Villegas Digat.
Les sanctions prononcées sont les suivantes : quatre années de restriction de liberté pour José Ramón Viñas Alonso, trois années pour Fernando Marcos García et deux années chacune pour Ángel Santiesteban Prats et Osvaldo Ernesto Villegas Digat. Des amendes de 20 000 à 25 000 pesos cubains ont également été imposées.
À ces sanctions s’ajoutent des mesures particulièrement contraignantes : privation de certains droits, interdiction de quitter le territoire national et impossibilité d’exercer certaines fonctions ou professions.
Il convient de préciser que la restriction de liberté prononcée ne correspond pas à une peine d’emprisonnement, mais impose néanmoins des contraintes importantes à la vie des personnes condamnées.
300 DOLLARS AU CŒUR DE L’AFFAIRE
C’est le montant au centre du dossier qui interpelle.
Les faits reprochés concernent deux opérations de change réalisées à partir de fonds appartenant à l’Asile national maçonnique Llansó, établissement caritatif fondé en 1918 et accueillant des personnes âgées.
En septembre 2023, une première opération aurait permis de convertir 49 600 pesos cubains en 200 dollars. En juin 2025, une seconde opération aurait porté sur 37 500 pesos contre 100 dollars.
Selon les explications de la défense, ces opérations répondaient à des besoins matériels de l’établissement, notamment l’achat de lait en poudre et de produits de première nécessité destinés aux résidents.
Les avocats contestent donc l’interprétation pénale de ces transactions et soutiennent qu’elles ne relevaient ni d’une activité spéculative ni d’un enrichissement personnel illicite.
L’organisation juridique indépendante Cubalex a également mis en cause la solidité de l’accusation. Elle souligne notamment que les opérations figuraient dans les livres comptables de l’établissement et estime que les éléments présentés ne permettent pas de caractériser un véritable trafic de devises.
La question mérite d’être posée : comment une affaire portant sur deux opérations de change totalisant 300 dollars, effectuées sur près de deux années dans le cadre de la gestion d’un établissement caritatif, a-t-elle pu conduire à de telles condamnations ?
QUAND LE POLITIQUE S’INVITE DANS LE PRÉTOIRE
Un autre élément du dossier suscite de vives interrogations.
Selon l’analyse publiée par Cubalex, l’acte d’accusation comporte des appréciations relatives aux opinions politiques d’Ángel Santiesteban Prats. Le document lui reprocherait notamment de s’exprimer ouvertement contre le processus révolutionnaire cubain et de ne pas exercer d’activité socialement utile.
Pour Cubalex, ces considérations idéologiques n’ont pas leur place dans l’appréciation juridique d’une infraction financière.
L’organisation dénonce également le fait que l’enquête ait été conduite par un organe spécialisé dans les infractions contre la sécurité de l’État, alors que les faits reprochés concernent des opérations de change.
Ces éléments alimentent les soupçons d’une instrumentalisation de la procédure judiciaire à des fins politiques. Il appartient toutefois aux voies de recours et aux instances compétentes d’examiner les contestations formulées par la défense.
LA FRANC-MAÇONNERIE CUBAINE FACE À LA PRESSION DU POUVOIR
L’affaire ne peut être dissociée des tensions qui traversent depuis plusieurs années la Franc-Maçonnerie cubaine.
Le Suprême Conseil du Grade 33 et les structures maçonniques du pays connaissent une période particulièrement délicate. Des difficultés de gouvernance, des conflits autour de la direction des institutions et des interventions administratives ont fragilisé leur fonctionnement.
Les questions financières et bancaires sont également devenues un sujet majeur de préoccupation pour les responsables maçonniques.
Dans ce contexte, la condamnation de José Ramón Viñas Alonso, ancien dirigeant de l’institution, et d’Ángel Santiesteban Prats, qui lui a succédé à la tête du Suprême Conseil, prend une dimension institutionnelle particulière.
Elle pose une question fondamentale : une organisation fraternelle peut-elle conserver son indépendance lorsque ses responsables sont exposés à des pressions judiciaires et administratives susceptibles d’affecter directement sa gouvernance ?
La Franc-Maçonnerie, dans son essence, repose sur la liberté de conscience, l’indépendance de la pensée et la recherche du perfectionnement humain. Elle ne peut être réduite à un simple instrument soumis aux intérêts d’un pouvoir politique, quel qu’il soit.
UN APPEL POSSIBLE, MAIS UNE INQUIÉTUDE QUI DEMEURE
Les quatre condamnés disposent, comme le ministère public, de la possibilité de faire appel devant la juridiction provinciale compétente de La Havane, après notification écrite du jugement.
La procédure n’est donc pas nécessairement arrivée à son terme.
Mais au-delà de son évolution judiciaire, cette affaire interpelle tous ceux qui, dans le monde, considèrent la liberté de conscience et l’indépendance des organisations fraternelles comme des principes essentiels.
Il ne s’agit pas de prétendre qu’un engagement maçonnique placerait quiconque au-dessus des lois. Les francs-maçons, comme tous les citoyens, sont soumis au droit commun et doivent répondre de leurs actes lorsque des infractions sont établies.
Mais la justice doit également garantir l’impartialité, le respect des droits de la défense et l’égalité de tous devant la loi. Les opinions politiques d’un homme ne sauraient devenir un élément aggravant déguisé dans une procédure pénale.
LA FRATERNITÉ INTERNATIONALE PEUT-ELLE RESTER SILENCIEUSE ?
Cette affaire pose enfin une question qui dépasse les frontières cubaines : quelle solidarité les francs-maçons du monde entier doivent-ils manifester lorsque des Frères sont confrontés à une situation judiciaire aussi controversée ?
La fraternité ne devrait pas s’arrêter aux portes de nos Temples, ni aux frontières de nos obédiences. Elle ne peut être une valeur à géométrie variable, invoquée lorsque les circonstances nous arrangent et oubliée lorsqu’elles deviennent inconfortables.
La solidarité fraternelle ne signifie pas que l’on doive se substituer à la justice, ni que l’on doive présumer de l’innocence ou de la culpabilité au mépris des procédures. Elle signifie que l’on ne peut rester indifférent face aux interrogations relatives aux libertés fondamentales et aux garanties judiciaires.
Car le véritable enjeu dépasse aujourd’hui le sort de quatre hommes. Il concerne la capacité de la Franc-Maçonnerie cubaine à préserver son autonomie, à poursuivre ses missions et à transmettre ses valeurs sans subir de pressions incompatibles avec sa vocation.
CONCLUSION : LA LIBERTÉ NE SE NÉGOCIE PAS, LA FRATERNITÉ NE SE DÉCRÈTE PAS
À Cuba, cette condamnation constitue un nouvel épisode d’une crise qui mérite toute l’attention de la communauté maçonnique internationale.
Trois cents dollars, quatre responsables maçonniques condamnés, un établissement accueillant des personnes âgées et une institution fraternelle fragilisée : derrière ces chiffres se dessine une interrogation beaucoup plus vaste sur les rapports entre pouvoir, justice et liberté associative.
Nous pouvons discuter des règles financières, des responsabilités des dirigeants et de la légalité des opérations. Mais nous ne pouvons oublier l’essentiel : une fraternité ne peut véritablement exister sans liberté.
Et peut-être faut-il rappeler une évidence que nos rituels nous enseignent depuis toujours : la pierre brute que nous devons dégrossir n’est pas celle de la liberté des autres, mais celle de notre propre indifférence.
La Franc-Maçonnerie internationale saura-t-elle faire entendre sa voix lorsque l’autonomie de ses Frères est en question ?
C’est désormais à elle de répondre.
Sources et recoupements
L’article s’appuie sur les informations de CiberCuba, ainsi que sur plusieurs publications indépendantes et l’analyse juridique de Cubalex :
- 14ymedio – Quatre francs-maçons condamnés à La Havane.
- Cubalex – Analyse juridique et contestation du procès.
- CubaNet – La condamnation des quatre francs-maçons.
- CiberCuba – Annonce du procès.


