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ET SI DEMAIN, NOTRE GRAND MAÎTRE ÉTAIT UNE INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ?

PLANCHES, REFLEXIONS | 27 septembre 2026 | 0 | by A.S.

Elle ne dort jamais, connaît tous les rituels, rédige des discours en trente secondes et ne réclame aucune augmentation de ses indemnités. Elle ne se présente pas aux élections, ne convoite aucun cordon et ne se dispute jamais pour une place à l’Orient. Alors, soyons sérieux deux minutes : et si le prochain Grand Maître était une intelligence artificielle ? Après tout, certaines obédiences rêvent depuis longtemps d’un dirigeant infaillible. Le problème, c’est qu’il faudrait encore trouver des francs-maçons prêts à lui obéir !

UN GRAND MAÎTRE DISPONIBLE 24 HEURES SUR 24 : LE RÊVE ABSOLU !

Imaginez la scène. Lors du prochain convent, après trois tours de scrutin, quatre suspensions de séance et quelques conversations particulièrement fraternelles dans les couloirs, une voix s’élève : « Et si nous élisions ChatGPT ? »

Stupeur dans l’assemblée. Les anciens Grands Maîtres échangent des regards inquiets. Les candidats déclarés vérifient discrètement si une intelligence artificielle peut réglementairement être initiée. Quant au Grand Orateur, il demande immédiatement une commission chargée d’étudier la question.

Pourtant, les avantages seraient considérables. Notre Grand Maître numérique répondrait instantanément aux courriers, préparerait les circulaires, traduirait les discours en vingt langues et serait capable de citer les constitutions de toutes les obédiences sans jamais confondre un article avec son amendement.

Il pourrait même rédiger son allocution de rentrée en moins de temps qu’il n’en faut à certains dignitaires pour remercier toutes les personnalités présentes.

Et surtout, il ne s’endormirait jamais pendant les discours. Ce qui constituerait déjà une petite révolution maçonnique.

ADIEU LES QUERELLES D’EGO… VRAIMENT ?

On pourrait croire qu’une intelligence artificielle réglerait définitivement le problème des ambitions personnelles. Pas de carrière à construire, pas de susceptibilité à ménager, pas de besoin irrépressible de collectionner les titres et les décors.

Mais imaginons sa première décision : supprimer trois commissions inutiles, simplifier les procédures administratives et réduire de moitié la durée des réunions.

Il faudrait probablement moins de vingt-quatre heures pour voir apparaître un collectif de défense des traditions administratives maçonniques.

Une motion serait déposée. Puis une contre-motion. Une commission spéciale serait créée pour examiner la légitimité de la première commission. Et notre Grand Maître électronique découvrirait enfin cette grande vérité : on peut disposer de toute l’intelligence du monde et ne rien comprendre aux subtilités de la bureaucratie maçonnique.

Quant à ceux qui rêvent d’une franc-maçonnerie débarrassée des querelles de personnes, qu’ils se rassurent : il suffirait que deux Frères possèdent des versions différentes du logiciel pour que surgisse immédiatement une nouvelle obédience.

UNE INTELLIGENCE ARTIFICIELLE PEUT-ELLE RECEVOIR LA LUMIÈRE ?

Au-delà de la plaisanterie, une question autrement intéressante se pose. Une intelligence artificielle peut apprendre tous les textes maçonniques disponibles, analyser des milliers de planches, comparer les rites et proposer des interprétations symboliques particulièrement élaborées.

Mais peut-elle véritablement vivre une initiation ?

Peut-elle ressentir le doute d’un candidat, l’émotion d’une cérémonie, la chaleur d’une chaîne d’union ou cette étrange fraternité qui naît parfois d’un simple regard échangé entre deux personnes ?

Elle peut expliquer la symbolique de la pierre brute. Mais quelle pierre aurait-elle elle-même à travailler ? Elle peut disserter sur l’humilité, mais qu’en ferait-elle lorsqu’un Frère lui ferait remarquer qu’elle s’est trompée ?

Les systèmes actuels produisent des réponses à partir de données et de calculs. Ils peuvent accompagner notre réflexion, mais rien ne permet d’affirmer qu’ils possèdent l’expérience vécue, la conscience morale ou la responsabilité personnelle que suppose notre démarche initiatique.

Connaître parfaitement le rituel n’a jamais suffi à faire un bon franc-maçon. Sinon, nos bibliothèques seraient déjà remplies de Vénérables Maîtres.

LE GRAND MAÎTRE ARTIFICIEL ET SES PREMIÈRES CATASTROPHES

Imaginons malgré tout qu’une obédience franchisse le pas.

Première semaine : l’IA annonce une réforme ambitieuse visant à renforcer la fraternité. Elle propose notamment de supprimer les rivalités entre obédiences et de favoriser les rencontres entre toutes les sensibilités maçonniques.

Deuxième semaine : son programme informatique reçoit 843 protestations, 126 demandes de clarification et 17 mises en demeure pour non-respect des usages.

Troisième semaine : elle décide de consulter l’ensemble des membres avant chaque décision.

Quatrième semaine : incapable de dégager un consensus, elle présente sa démission et demande à être reconvertie en robot aspirateur.

Car le véritable défi d’un Grand Maître n’est pas seulement de connaître les règlements ou de prononcer de beaux discours. C’est de composer avec des êtres humains, leurs convictions, leurs contradictions, leurs enthousiasmes et parfois leurs extraordinaires capacités à transformer un détail insignifiant en crise institutionnelle.

Et cela, même la machine la plus perfectionnée pourrait avoir quelques difficultés à le comprendre.

L’IA REMPLACERA-T-ELLE NOS PLANCHES ?

Voilà une perspective qui mérite peut-être davantage notre attention.

Aujourd’hui, une intelligence artificielle peut déjà aider à structurer une planche, rechercher des références, résumer un ouvrage ou proposer différentes pistes de réflexion sur un symbole. Demain, elle sera probablement capable de produire des travaux de plus en plus convaincants.

La tentation sera grande de lui confier intégralement la rédaction de nos réflexions.

Mais si une machine écrit notre planche sur l’humilité, qui aura réellement travaillé ? Si elle nous fournit une magnifique méditation sur le silence, aurons-nous appris à écouter ? Et si elle rédige une réflexion bouleversante sur la fraternité, cela nous rendra-t-il plus fraternels ?

Nous risquons de disposer bientôt de francs-maçons capables de présenter des planches extraordinaires sur des sujets auxquels ils n’auront personnellement consacré aucune minute de réflexion.

La question n’est donc pas de rejeter ces nouveaux outils. Elle est de savoir si nous allons les utiliser pour enrichir notre travail ou pour nous dispenser de l’accomplir.

Le compas ne réfléchit pas à notre place. Le maillet ne taille pas la pierre tout seul. L’intelligence artificielle ne devrait pas davantage nous exonérer de notre travail intérieur.

ET SI LE VÉRITABLE PROBLÈME ÉTAIT AILLEURS ?

Il est finalement assez amusant d’imaginer une intelligence artificielle devenir Grand Maître. Mais cette fantaisie pourrait nous renvoyer à quelques interrogations moins confortables.

Pourquoi certaines obédiences accordent-elles parfois autant d’importance aux titres, aux procédures et aux fonctions ? Pourquoi consacrons-nous tant d’énergie aux questions administratives alors que nous affirmons travailler au perfectionnement de l’être humain ? Pourquoi certains responsables semblent-ils davantage préoccupés par la conservation de leur autorité que par la qualité des travaux en loge ?

Une intelligence artificielle pourrait optimiser la gestion d’une obédience, faciliter la communication, organiser les archives et rendre de nombreux services. Elle pourrait même conseiller les responsables dans leurs tâches quotidiennes.

Mais elle ne saurait remplacer la responsabilité humaine, le discernement collectif et la dimension profondément personnelle de l’engagement maçonnique.

Et c’est peut-être heureux.

Car une franc-maçonnerie parfaite, entièrement administrée par des machines impeccables, risquerait de perdre ce qui fait précisément sa raison d’être : des êtres humains imparfaits qui tentent, ensemble, de devenir meilleurs.

ALORS, UN GRAND MAÎTRE ARTIFICIEL EN 2050 ?

Pourquoi pas ? Il présiderait les convents en hologramme, participerait simultanément à toutes les installations et prononcerait des discours si parfaits que personne n’oserait plus les applaudir de peur de paraître intellectuellement dépassé.

Il aurait néanmoins un défaut rédhibitoire : à la moindre panne d’électricité, l’obédience serait privée de Grand Maître.

Remarquez, certaines loges diraient peut-être que cela ne change pas grand-chose à leur fonctionnement habituel…

En attendant cette hypothétique révolution, gardons nos Grands Maîtres bien humains, avec leurs qualités, leurs imperfections et leurs petits travers. Et utilisons l’intelligence artificielle pour ce qu’elle peut nous apporter : de nouvelles connaissances, de nouveaux outils et de nouvelles occasions de réfléchir.

Car le jour où une machine sera capable de rédiger toutes nos planches, de diriger toutes nos obédiences et de connaître tous nos rituels, il nous restera encore une chose qu’elle ne pourra pas faire à notre place : devenir meilleurs.

Et puisque nous parlons d’intelligence artificielle, terminons par cette interrogation légèrement provocatrice : avant de chercher à élire une IA Grand Maître, ne devrions-nous pas commencer par nous demander si nous utilisons toujours suffisamment notre propre intelligence en loge ?

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