À Cuba, le changement de direction du Suprême Conseil du 33ᵉ degré n’aura pas suffi à apaiser les tensions avec les autorités. Quelques jours seulement après son élection comme Souverain Grand Commandeur, l’écrivain Ángel Santiesteban-Prats affirme avoir été empêché par la police politique de se rendre au ministère de la Justice afin d’y déposer les documents officiels relatifs à son élection. Dans le même temps, les comptes bancaires de l’institution resteraient gelés depuis plusieurs mois.

UNE ÉLECTION MASSIVE AU SOMMET DU RITE ÉCOSSAIS
Ángel Santiesteban-Prats a été élu le 26 septembre 2026, lors d’une session extraordinaire du Suprême Conseil organisée à La Havane.
Il a obtenu 19 voix contre une, succédant à José Ramón Viñas Alonso, qui dirigeait l’institution depuis 2015. Ce dernier devient désormais lieutenant grand commandeur, une fonction comparable à celle de vice-président au sein du Suprême Conseil.
Santiesteban est une personnalité particulièrement connue à Cuba. Écrivain, ancien prisonnier politique et critique déclaré du pouvoir cubain, il appartient depuis plusieurs décennies à la franc-maçonnerie.
Son élection intervient donc dans un contexte déjà extrêmement sensible.
SON DOMICILE SOUS SURVEILLANCE POLICIÈRE
Le 1er octobre, Santiesteban a affirmé sur Facebook que son domicile était entouré par des agents de la police politique.
Avec le Grand Secrétaire du Suprême Conseil, il devait ce jour-là remettre au ministère de la Justice les actes de l’élection du 26 septembre ainsi que les décisions prises par la Haute Chambre du Rite.
Selon son témoignage, l’opération policière l’aurait empêché d’effectuer cette démarche administrative.
Il accuse directement les services de sécurité de perturber le fonctionnement normal de l’institution maçonnique.
Il convient néanmoins de souligner que ces éléments proviennent principalement des déclarations de Santiesteban et de médias cubains indépendants. À ce stade, aucune version détaillée des autorités cubaines répondant précisément à ces accusations n’a été rendue publique dans les sources consultées.
DES COMPTES BANCAIRES TOUJOURS GELÉS
La situation financière du Suprême Conseil constitue l’autre volet majeur de la crise.
Selon plusieurs sources cubaines publiées ce 2 octobre, les comptes bancaires de l’organisation resteraient bloqués et ses salariés n’auraient pas été rémunérés depuis plus de quatre mois.
Des francs-maçons auraient même effectué des contributions personnelles afin d’aider les employés et de maintenir l’activité quotidienne de l’institution.
Pour Santiesteban, le rétablissement du fonctionnement légal et financier du Suprême Conseil constitue désormais l’une de ses priorités.
La question dépasse donc très largement un conflit de personnes : c’est la capacité même de l’institution à fonctionner normalement qui est en jeu.
UN BRAS DE FER QUI DURE DEPUIS PLUS D’UN AN
Les relations entre les autorités cubaines et certaines institutions maçonniques sont tendues depuis plusieurs mois.
Le conflit s’était notamment cristallisé autour de José Ramón Viñas Alonso, précédent Souverain Grand Commandeur. Le ministère de la Justice contestait la poursuite de son mandat tandis que de nombreux francs-maçons cubains défendaient sa légitimité.
En août 2026, une centaine de maçons s’étaient même mobilisés pour empêcher ce qu’ils considéraient comme une ingérence du gouvernement dans les affaires internes du Suprême Conseil.
L’élection d’un nouveau dirigeant aurait pu offrir une porte de sortie institutionnelle.
Pour l’instant, ce n’est manifestement pas le cas.
UN DIRIGEANT QUI VEUT ÉVITER LA POLITISATION DU SUPRÊME CONSEIL
La personnalité d’Ángel Santiesteban rend la situation particulièrement délicate.
Son opposition au gouvernement cubain est connue, mais le nouveau Souverain Grand Commandeur affirme que la Haute Chambre lui a expressément demandé de ne pas politiser sa fonction maçonnique.
Selon ses propres déclarations, l’objectif prioritaire consiste à restaurer la légalité administrative du Suprême Conseil, récupérer l’accès aux comptes bancaires et permettre aux salariés d’être rémunérés.
Cette distinction est importante.
Le conflit ne doit donc pas être réduit à une confrontation personnelle entre un opposant politique et le gouvernement cubain. Il concerne également une question plus large : jusqu’où l’État peut-il intervenir dans l’organisation interne d’une institution maçonnique légalement constituée ?
L’AUTONOMIE MAÇONNIQUE EN QUESTION
C’est probablement là que se trouve le véritable enjeu.
Les obédiences et juridictions maçonniques reposent traditionnellement sur le principe de leur autonomie interne : leurs dirigeants sont élus selon leurs propres règles et leurs structures fonctionnent indépendamment du pouvoir politique.
À Cuba, cette autonomie se heurte toutefois à un système dans lequel les associations doivent maintenir une relation administrative étroite avec le ministère de la Justice.
Lorsque l’administration conteste la légitimité d’un dirigeant ou bloque les comptes d’une institution, la frontière entre contrôle légal et ingérence devient particulièrement difficile à tracer.
Pour les autorités cubaines, il peut s’agir d’appliquer la législation régissant les associations.
Pour les francs-maçons qui contestent ces décisions, il s’agit au contraire d’une intervention directe de l’État dans leurs affaires internes.
UNE FRANC-MAÇONNERIE CUBAINE À UN MOMENT DÉCISIF
La franc-maçonnerie occupe une place historique particulière à Cuba. Présente depuis le XIXᵉ siècle, elle a accompagné plusieurs étapes importantes de l’histoire politique et sociale du pays.
Aujourd’hui, elle se retrouve confrontée à une situation paradoxale : disposer d’une implantation ancienne et structurée tout en devant défendre son autonomie administrative face à l’État.
L’élection du 26 septembre devait ouvrir un nouveau chapitre.
Quelques jours plus tard, elle semble plutôt avoir ouvert une nouvelle phase du bras de fer.
Le prochain élément décisif sera désormais la réaction du ministère cubain de la Justice : reconnaîtra-t-il officiellement la nouvelle direction du Suprême Conseil et permettra-t-il à l’institution de retrouver le fonctionnement normal de ses comptes ?
À Cuba, la question dépasse désormais largement le nom de celui qui occupe le fauteuil de Souverain Grand Commandeur.
Elle touche directement à la capacité de la franc-maçonnerie cubaine à gouverner librement ses propres affaires.


