Il existe deux façons d’avancer en franc-maçonnerie. La première est longue, ingrate et terriblement fatigante : travailler, apprendre, servir, douter, se remettre en question et essayer de devenir un peu meilleur. La seconde est beaucoup plus rapide : apprendre à courber l’échine au bon moment, applaudir assez fort et ne surtout jamais déranger ceux qui distribuent les titres. José Castellani, avec une ironie féroce, avait parfaitement décrit cette seconde méthode.

PREMIÈRE RÈGLE : TRAVAILLER SA SOUPLESSE
Oubliez la pierre brute. Si vous voulez vraiment aller vite, commencez par la colonne vertébrale. Elle doit être suffisamment souple pour s’incliner devant les bonnes personnes sans jamais donner l’impression que vous avez renoncé à votre dignité. C’est tout un art.
Ajoutez à cela quelques exercices pour les genoux. On ne sait jamais : certaines carrières maçonniques semblent exiger davantage de génuflexions que de méditations.
DEUXIÈME RÈGLE : APPRENDRE À DIRE OUI
Le franc-maçon ambitieux doit rapidement comprendre qu’un « non » peut coûter cher. Il convient donc d’acquiescer avec grâce, élégance et régularité.
Une décision discutable ? Oui.
Une nomination absurde ? Oui.
Une idée manifestement mauvaise mais portée par quelqu’un d’important ? Encore oui.
À force, la tête ne bouge plus horizontalement. C’est pratique : cela évite les torticolis de conscience.
TROISIÈME RÈGLE : APPLAUDIR AVANT LES AUTRES
Le mérite est parfois lent à reconnaître. L’applaudissement, lui, produit des résultats immédiats.
Il faut savoir féliciter avec enthousiasme, complimenter avec précision et surtout ne jamais oublier que certains ego ont besoin d’entretien régulier. Le flatteur efficace possède une qualité rare : il sait détecter très vite où se trouve le pouvoir.
Et lorsque le pouvoir change de chaise, il sait également déplacer son admiration.
QUATRIÈME RÈGLE : NE JAMAIS AVOIR TROP D’OPINIONS
Une pensée personnelle peut devenir dangereuse. Elle risque de contrarier quelqu’un, de provoquer un débat ou, pire encore, de révéler une indépendance d’esprit.
Il vaut donc mieux parler doucement, sourire souvent et laisser croire que l’on partage l’avis de chacun. Les convictions sont lourdes à transporter lorsqu’on grimpe les échelons. Les principes également.
Un homme sans avis dérange rarement.
Il progresse parfois beaucoup.
CINQUIÈME RÈGLE : CHOISIR LE BON CAMP
La loyauté est une belle vertu. La souplesse politique est encore plus rentable.
Soutenez donc celui qui est au-dessus de vous. Avec enthousiasme.
S’il tombe, adaptez immédiatement votre fidélité.
Après tout, certains considèrent que les convictions sont éternelles uniquement jusqu’à la prochaine élection.
Le principe est simple : ne jamais être le dernier à quitter un navire qui coule, mais surtout ne jamais être le premier à défendre son capitaine.
SIXIÈME RÈGLE : COLLECTIONNER LES TITRES
Un beau titre possède une vertu remarquable : il peut parfois donner l’illusion de la compétence.
Les grades, fonctions, cordons et distinctions deviennent alors des décorations destinées non plus à rappeler une responsabilité, mais à compenser une absence de profondeur.
Plus le titre est long, moins il faut laisser le temps aux autres de poser des questions.
Et puis, reconnaissons-le, « Très Illustre Machin-Chose » impressionne davantage que « Frère qui travaille sérieusement depuis vingt ans ».
SEPTIÈME RÈGLE : ÉVITER À TOUT PRIX L’INDÉPENDANCE
L’indépendance est extrêmement dangereuse. Elle oblige à réfléchir seul, à assumer ses choix et parfois à dire ce que personne ne souhaite entendre.
C’est fatigant.
Le franc-maçon indépendant peut naturellement progresser. Mais il devra le faire par son travail, son mérite et sa constance.
Quelle perte de temps.
La dépendance, elle, possède un avantage considérable : il suffit de connaître les bonnes personnes.
MAIS IL Y A UN PETIT PROBLÈME
Cette caricature serait seulement amusante si elle ne touchait jamais la réalité.
Le danger apparaît lorsque des hommes ou des femmes médiocres accèdent à des responsabilités non grâce à leurs compétences ou à leur engagement, mais parce qu’ils ont su plaire aux bonnes personnes. La franc-maçonnerie reproduit alors exactement ce qu’elle prétend parfois combattre dans le monde profane : favoritisme, courtisanerie, inversion des valeurs et promotion de la docilité.
Une institution qui prétend travailler à l’élévation humaine ne peut durablement récompenser la servilité sans finir par se discréditer elle-même.
LOYAUTÉ N’EST PAS SOUMISSION
C’est probablement le point le plus important du texte de José Castellani.
Être loyal envers un Vénérable, un Grand Maître ou une obédience ne signifie pas approuver toutes leurs décisions. La loyauté véritable peut justement consister à dire : « Attention, tu te trompes. »
Un ami fidèle n’est pas celui qui applaudit toutes nos erreurs. C’est celui qui nous empêche parfois de les commettre.
Une direction entourée uniquement de personnes qui disent oui finit par ne plus être conseillée. Elle est simplement admirée.
Et lorsque les conseillers deviennent des courtisans, le pouvoir commence rapidement à entendre uniquement ce qu’il veut entendre.
LA FRANC-MAÇONNERIE DEVRAIT ÊTRE EXACTEMENT L’INVERSE
Une loge digne de ce nom devrait apprendre à ses membres à se tenir debout, pas à se courber. À réfléchir, pas à répéter. À être loyaux sans être serviles. À respecter une fonction sans idolâtrer celui qui l’occupe.
Car si la franc-maçonnerie enseigne réellement la liberté de conscience, elle ne peut pas reprocher ensuite à ses membres d’en faire usage.
Le franc-maçon qui réussit vraiment n’est peut-être pas celui qui obtient le plus rapidement des grades et des fonctions. C’est celui qui peut les recevoir sans perdre sa liberté, les exercer sans flatterie… et les quitter sans regret.
Texte librement inspiré de José Castellani, « Comment réussir en franc-maçonnerie… sans effort » (2019).


