On peut être initié, connaître parfaitement son rituel, fréquenter assidûment sa loge et pourtant passer à côté de l’essentiel. Car devenir franc-maçon ne se résume pas à recevoir un tablier ou à gravir les degrés. C’est une lente transformation qui commence bien avant l’initiation et qui ne devrait jamais s’arrêter. Encore faut-il que la loge soit capable de former ses membres et que ceux-ci acceptent réellement de travailler sur eux-mêmes.
TOUT COMMENCE AVANT L’INITIATION

Comment former un bon franc-maçon ? La question semble simple, mais elle en cache une autre, beaucoup plus délicate : comment choisissons-nous ceux qui frappent à la porte du Temple ?
Une candidature ne devrait jamais être retenue uniquement parce que le postulant est sympathique, influent, fortuné ou proche d’un membre de la loge. La franc-maçonnerie n’est ni un club d’affaires ni un réseau destiné à satisfaire les ambitions personnelles. Elle suppose une disposition à l’écoute, une certaine intégrité et la volonté sincère de progresser.
C’est notamment l’idée défendue dans une réflexion de Gil Vicente consacrée à la formation maçonnique : l’avenir d’une loge dépend en partie du discernement dont elle fait preuve lorsqu’elle accueille de nouveaux membres.
Mais attention à ne pas confondre exigence et recherche de la perfection. Un candidat n’a pas besoin d’être exemplaire pour entreprendre un chemin initiatique. Il doit surtout être disposé à reconnaître qu’il possède, comme chacun d’entre nous, une pierre brute à travailler.
Le véritable problème n’est pas d’initier des hommes imparfaits. C’est d’accueillir des personnes qui ne voient aucune raison de se remettre en question.
UNE INITIATION NE FABRIQUE PAS UN FRANC-MAÇON EN UNE SOIRÉE
La cérémonie d’initiation marque une étape fondamentale, mais elle ne constitue pas une transformation instantanée. On ne devient pas soudainement plus juste, plus tolérant ou plus fraternel parce que l’on a vécu un rituel particulièrement émouvant.
L’initiation ouvre une porte. Elle ne dispense pas de parcourir le chemin qui se trouve derrière.
C’est ici que commence le véritable rôle de la loge. Accueillir un Apprenti ne consiste pas simplement à lui expliquer les usages, à lui faire mémoriser quelques instructions et à attendre patiemment qu’il puisse accéder au degré suivant. Il faut lui offrir les moyens de comprendre ce qu’il vit, de développer son discernement et de confronter ses réflexions à celles de ses Frères et de ses Sœurs.
La formation maçonnique ne devrait pas produire des spécialistes capables de réciter des réponses convenues. Elle devrait encourager des personnes capables de poser des questions pertinentes.
LA LOGE EST UNE ÉCOLE, PAS UNE SALLE D’ATTENTE
Trop souvent, on mesure le parcours maçonnique à l’ancienneté, aux degrés obtenus ou aux fonctions exercées. Pourtant, aucun de ces éléments ne garantit à lui seul une véritable progression intérieure.
Le travail en loge repose sur l’assiduité, l’étude des symboles, les échanges fraternels et l’expérience collective. Il exige également de la persévérance. On ne comprend pas nécessairement un symbole après une seule planche, pas plus que l’on apprend à écouter les autres après quelques tenues.
Mais une loge a aussi des responsabilités envers ceux qu’elle initie. Elle ne peut pas demander à ses membres de travailler sérieusement si elle-même ne propose aucun accompagnement. Un Apprenti abandonné à ses interrogations, un Compagnon privé de perspectives ou un Maître réduit à occuper une fonction administrative risquent de perdre progressivement le sens de leur engagement.
Une loge qui recrute sans former ne construit pas l’avenir de la franc-maçonnerie : elle se contente de renouveler ses effectifs.
LE VÉRITABLE TRAVAIL SE MESURE HORS DU TEMPLE
La formation maçonnique serait bien incomplète si elle se limitait à la maîtrise des rituels et à la connaissance des symboles. Le maillet et le ciseau n’ont de sens que si leur enseignement trouve une traduction dans nos comportements.
Sommes-nous plus patients qu’avant notre initiation ? Plus capables d’écouter une opinion différente ? Plus attentifs à ceux qui traversent des difficultés ? Avons-nous appris à reconnaître nos erreurs, à surmonter certains préjugés et à faire preuve d’honnêteté lorsque cela nous coûte quelque chose ?
Voilà des questions autrement plus dérangeantes qu’un examen de connaissances rituelles.
Le Temple constitue un espace privilégié pour apprendre et réfléchir, mais c’est dans la famille, au travail et dans la société que les enseignements maçonniques sont véritablement mis à l’épreuve.
On peut présenter une magnifique planche sur la fraternité et se montrer incapable d’adresser la parole à un Frère avec lequel on est en désaccord. On peut disserter pendant des heures sur la justice tout en se comportant injustement envers ses proches.
La véritable formation commence lorsque nos actes sont enfin à la hauteur de nos discours.
ET SI LES MAÎTRES AVAIENT EUX AUSSI BESOIN D’ÊTRE FORMÉS ?
On parle beaucoup de la formation des Apprentis et des Compagnons, mais qu’en est-il de celle des Maîtres ?
Transmettre ne signifie pas simplement répéter ce que l’on a appris vingt ans auparavant. Cela suppose de continuer à étudier, à écouter, à s’interroger et parfois à remettre en cause ses propres habitudes. Un Maître n’est pas celui qui a terminé son travail, mais celui qui devrait être capable d’en comprendre davantage les exigences et d’accompagner les autres sans se croire arrivé au terme du chemin.
L’expérience mérite le respect, mais elle ne doit jamais devenir un prétexte pour refuser toute évolution. Une loge dans laquelle les anciens ne peuvent plus apprendre des nouveaux risque de se transformer en musée de ses propres certitudes.
ON NE NAÎT PAS FRANC-MAÇON, ON LE DEVIENT CHAQUE JOUR
Gil Vicente défend l’idée que le véritable franc-maçon possède déjà, avant son initiation, certaines qualités morales qui le prédisposent à cette démarche.
FRANC-MACONNERIE
On peut prolonger cette réflexion : l’initiation ne crée pas miraculeusement la bonté, l’intégrité ou la générosité. Elle propose une méthode pour les cultiver et les mettre à l’épreuve.
Encore faut-il accepter que l’être humain puisse évoluer. Nos défauts ne constituent pas une condamnation définitive, pas plus que nos qualités ne sont acquises pour toujours.
La formation maçonnique n’est donc ni un simple enseignement intellectuel ni une succession de cérémonies. C’est une responsabilité partagée entre le candidat, ses enquêteurs, ses accompagnateurs et l’ensemble de la loge.
Car la question essentielle n’est peut-être pas seulement de savoir comment former un bon franc-maçon, mais de nous demander si nous sommes nous-mêmes devenus les francs-maçons que nous espérions être le jour de notre initiation.
Un tablier s’obtient lors d’une cérémonie. Être digne de le porter est le travail de toute une vie.
Texte librement inspiré de Gil Vicente, « Comment se forme un franc-maçon » , publié sur GADLU.INFO.


