Le but de la franc-maçonnerie ? Voilà une question dangereuse. En théorie, la réponse est magnifique : travailler sur soi, chercher la vérité, pratiquer la fraternité, améliorer l’être humain et, pourquoi pas, contribuer à améliorer le monde. En pratique, il arrive parfois qu’on se demande si certains n’ont pas surtout retenu : collectionner les tabliers, obtenir un sautoir plus large et connaître suffisamment de mots compliqués pour impressionner l’Apprenti du premier rang.

Soyons justes : la franc-maçonnerie n’a jamais promis de transformer automatiquement quiconque en sage. Elle propose une méthode, des symboles, des rites, du temps, des Frères et des Sœurs. Après, chacun en fait ce qu’il peut. Et parfois, ce qu’il veut.
TAILLER SA PIERRE, OUI. CELLE DU VOISIN, BEAUCOUP MOINS
Le principe paraît simple : chacun travaille sur sa propre pierre brute. Pourtant, certaines tenues donnent parfois l’impression d’assister à un concours d’expertise sur les défauts des autres. « Celui-ci manque d’humilité. » « Celui-là ne comprend pas le rite. » « Lui, franchement, il n’est pas très maçonnique. » Formidable. En trois minutes, toute la colonne du Midi est diagnostiquée. Pendant ce temps, notre propre pierre repose tranquillement dans un coin. Le but de la franc-maçonnerie n’est peut-être pas de devenir expert en imperfections fraternelles.
CHERCHER LA LUMIÈRE SANS DEVENIR PROJECTEUR
On parle beaucoup de Lumière. C’est normal. Mais certaines personnalités semblent parfois avoir compris qu’après l’avoir reçue, il fallait immédiatement la braquer sur elles-mêmes. Fonctions, grades, titres, présidences, distinctions : tout cela peut avoir une utilité. Mais si l’objectif final consiste à devenir « Très Illustre, Très Respectable, Très Sublime quelque chose », on risque d’avoir raté un petit détail du programme.
Plus on avance, moins on devrait avoir besoin de le montrer. En principe. Parce qu’en pratique, il existe parfois des tabliers qui arrivent dans une pièce quelques secondes avant leur propriétaire.
LA FRATERNITÉ, MAIS SURTOUT AVEC CEUX QUI SONT D’ACCORD
Autre objectif officiel : la fraternité. C’est très beau, surtout lorsque tout le monde pense pareil. Le vrai test commence lorsque le Frère d’en face vote autrement, pratique un autre rite, appartient à une autre obédience ou ose ne pas partager notre interprétation définitive d’un symbole. Là, soudainement, la fraternité devient un travail.
Et c’est précisément pour cela qu’elle est intéressante. Être fraternel avec ses amis n’a jamais constitué un exploit initiatique majeur.
AMÉLIORER L’HUMANITÉ ? COMMENÇONS DÉJÀ PAR LES AGAPES
On prête parfois à la franc-maçonnerie de très grandes ambitions : faire progresser l’humanité, construire une société plus juste, répandre la tolérance et rapprocher les peuples. Excellent programme. Mais avant de réorganiser le monde, il serait peut-être utile de réussir à terminer une réunion de loge sans guerre civile à propos du calendrier, du budget ou du choix du traiteur.
La construction du Temple de l’Humanité peut attendre cinq minutes. Commençons par répondre aux mails.
LE BUT N’EST PAS DE SAVOIR, MAIS DE DEVENIR
On peut connaître parfaitement le rituel sans qu’il ait changé quoi que ce soit en nous. On peut lire une bibliothèque entière de symbolisme et rester incapable d’écouter quelqu’un qui nous contredit. On peut avoir vingt ans de maçonnerie et vingt minutes de patience.
Le but n’est donc pas seulement d’accumuler. Il est de transformer : un peu plus de maîtrise de soi, un peu moins d’ego, un peu plus d’écoute, un peu moins de certitudes. Dit comme cela, c’est moins spectaculaire qu’un nouveau cordon. Mais probablement plus utile.
ET SI LE BUT ÉTAIT SIMPLEMENT DE DEVENIR SUPPORTABLE ?
Nous cherchons parfois des formulations grandioses alors que l’objectif pourrait être beaucoup plus modeste : devenir un peu plus juste, un peu plus fiable, un peu plus libre intérieurement, un peu moins pénible pour son entourage. Ce serait déjà énorme.
Parce qu’un franc-maçon qui connaît tous les symboles mais reste vaniteux, injuste, colérique et méprisant n’est pas forcément un mystère initiatique. C’est peut-être simplement quelqu’un qui a beaucoup assisté aux cours sans appliquer les exercices.
LE VRAI CHANTIER ÉTAIT LÀ DEPUIS LE DÉBUT
Le rituel indique une direction. Le symbole suggère. La loge accompagne. Mais personne ne peut faire le travail à notre place. Et voilà peut-être la petite cruauté de la franc-maçonnerie : après des années de cérémonies, de lectures, de planches et de grades, on finit par découvrir que le chantier principal était là depuis le début.
Dans le miroir.
Le but de la franc-maçonnerie n’est peut-être pas de fabriquer des Maçons impressionnants. Il est d’aider des êtres humains ordinaires à devenir un peu moins imparfaits qu’hier.
Ce qui, reconnaissons-le, représente déjà un chantier suffisamment ambitieux pour plusieurs vies.


