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LE DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE : UNE OEUVRE D’ACTUALITÉ


« Le Discours de la servitude volontaire » est l’un des grands textes de philosophie politique. Il pose une question simple : pourquoi choisit-on d’obéir ? Retour sur la genèse d’un ouvrage qui continue d’être d’actualité, cinq siècles après sa publication.

« Discours de la servitude volontaire » de La Boétie, l’un des premiers réquisitoires contre le pouvoir absolu – un article de France Culture

“Soyez résolus de ne servir plus, et vous serez libres.” Au XVIe siècle, ces mots de La Boétie posent les bases d’une question qui, depuis, n’a eu de cesse d’hanter le champ de la philosophie politique : pourquoi obéit-on ? Si le nombre d’essais et ouvrages qui tentent de répondre à cette interrogation est innombrable, “Le Discours de la servitude volontaire” d’Etienne de La Boétie, paru en 1576, est une référence incontournable de la philosophie politique à ce sujet.

Au XVIe siècle, un tel discours n’a rien d’évident, et si La Boétie échappe à la censure, c’est parce qu’il se garde bien d’adresser une critique directe de la monarchie et ne renvoie à travers ses exemples qu’à la période Antique. Le Discours de la servitude volontaire consiste pourtant en un véritable réquisitoire contre l’absolutisme, interrogeant les rapports de domination, la légitimité de l’autorité sur la population et l’acceptation de cette soumission.

L’ouvrage surprend d’autant plus par sa qualité qu’il est le fait d’un tout jeune homme : né le 1er novembre 1530 à Sarlat, dans le Périgord, puis élevé dans une famille de magistrats, Etienne de La Boétie rédige son ouvrage phare alors qu’il est à peine âgé de 18 ans, et qu’il effectue ses études de droit à Orléans, alors un foyer du protestantisme naissant où se rencontrent l’élite intellectuelle du royaume et des États voisins.

Une œuvre inspirée des répressions

Mais qu’est-ce qui peut pousser un jeune homme, issu de la bourgeoisie orléanaise, à écrire un texte remettant en question le pouvoir politique ? “Le Discours de la servitude volontaire a probablement été écrit autour de 1548, rappelait le doctorant en philosophie politique David Munnich, dans l’émission « Le Mardi des auteurs », en mars 2010. C’est le moment de la révolte des Gabelles, dans le sud-ouest de la France, en Guyenne, qui était une révolte très, très forte de paysans contre l’instauration d’un pouvoir central en train de se structurer.”

À réécouter : Etienne de La Boétie (1530-1563)

29 mars 2022Écouter plus tard

58 min

A l’époque, le roi François Ier tente d’unifier la gabelle, un impôt royal sur le sel. Mais les régions de marais-salants, dont la Guyenne (qui recouvre le Sud-Ouest de la France avec Bordeaux pour capitale), se révoltent : jusqu’à 20 000 hommes se joindront à la jacquerie dite des Pitauds, réprimée dans le sang en 1542 par Anne de Montmorency. 

“Peu de temps avant, l’Europe avait déjà connu un autre épisode révolutionnaire, très violent, qui était la guerre des paysans en France et en Allemagne, en 1525, précise David Munnich. C’est donc finalement un XVIe siècle assez instable qui a probablement influencé La Boétie au moment où il écrit.”

“C’est le peuple qui s’asservit” : l’inversion des rapports de domination

Le texte de la Boétie se diffuse d’abord “sous le manteau”, dans les cercles intellectuels, en étant qualifié d’exercice stylistique ou de “dissertation de jeune homme”, ce qui permet de le rendre inoffensif… et donc de le laisser circuler. Au XVIe siècle, ce texte prend en effet le contrepied absolu de la perception classique du pouvoir en renversant les concepts de domination et de servitude : là où traditionnellement, il est considéré que le tyran cherche à dominer le peuple, à l’asservir, selon La Boétie, c’est en réalité les citoyens qui se dépossèdent eux-mêmes de leur pouvoir, se laissent dominer, se privent de leur propre liberté pour la donner aux tyrans :

C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, abandonne sa liberté et prend le joug, et, pouvant vivre sous les bonnes lois et sous la protection des États, veut vivre sous l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir [du] tyran. C’est le peuple qui consent à son mal ou plutôt le recherche.

“C’est tout à fait contraire à toutes les thèses classiques de la philosophie politique, juge David Munnich. La Boétie est le premier à effectuer cette inversion de manière aussi forte. Et ça a des conséquences très graves parce que, par exemple, ça veut dire tout simplement que pour se libérer, finalement, nul besoin de se révolter. Il suffit de cesser d’agir puisqu’on est actif et qu’on se prive nous-mêmes de notre liberté. Pour redevenir libre, il suffit d’arrêter de se soumettre.”

Vous vous affaiblissez afin qu’il [le maître] soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.                
Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. Étienne de La Boétie

“Parce que c’était lui, parce que c’était moi” : pas de la Boétie sans Montaigne 

Le Discours de la servitude volontaire restera le seul grand œuvre de La Boétie. C’est tout juste si on lui connaît un autre texte “Mémoire touchant l’édit de janvier 1562” ainsi que des sonnets, qui restent confidentiels. Sa bibliographie est d’autant plus restreinte qu’Etienne de La Boétie meurt jeune, en 1563, à l’âge de 32 ans, probablement victime d’une tuberculose. Si l’on en sait autant, aujourd’hui, sur son parcours, c’est grâce à une indéfectible amitié nouée avec un autre grand nom de l’histoire de la littérature française : Montaigne. 

Les deux hommes se sont rencontrés alors qu’ils sont tous deux magistrats, vers 1557, et de cet évènement naît une intense amitié, à laquelle Montaigne rendra longuement hommage dans ses Essais. “Je pense que si Montaigne n’avait pas parlé de la Boétie, plus personne n’en parlerait aujourd’hui, raconte l’écrivain Jean-Michel Delacomptée dans l’émission « Le Mardi des auteurs ». Et ses œuvres, en particulier son œuvre majeure, Le Discours de la servitude volontaire_, seraient probablement méconnues, voire inconnues. […] La mort de La Boétie a été la condition même de l’écriture des Essais. Montaigne réserve à son amitié avec La Boétie la meilleure part du livre 1 puisqu’il est juste au milieu, dans le chapitre 28, “De l’amitié”, un chapitre très célèbre. »_

En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi ».  Montaigne, Les Essais

Les Essais sont, à l’origine, pensés par Montaigne comme l’écrin qui doit accueillir le chef-d’œuvre de son grand ami, le fameux Discours de la servitude volontaire… mais Montaigne se fait prendre de vitesse. Depuis des années, les protestants, en France, subissent de plus en plus d’exactions, qui se parachèvent en 1572 par le massacre de la Saint-Barthélemy. 

La contestation du pouvoir royal est de plus en plus vivace et portée, notamment, par les monarchomaques, des auteurs protestants qui remettent en cause le concept de monarchie absolue et dénoncent les tyrans. Depuis les années 1550, l’ouvrage de La Boétie continue de circuler sous le manteau, et trouve ici un public : en 1574, il est édité pour la première fois de manière tronquée et anonyme dans un journal calviniste, puis en entier sous le nom de “Contr’un” trois ans plus tard. 

Dès lors, Les Essais de Montaigne ne peuvent plus être l’écrin qu’il a imaginé pour Le Discours de la servitude volontaire : il lui devient impossible de publier le texte de son ami sans risquer d’être considéré comme un partisan du protestantisme. C’est sans doute pour cette raison que, dans son ouvrage, Montaigne affirme que La Boétie a écrit son œuvre à 18 ans, puis à 16 ans (alors que des indices laissent penser La Boétie l’a écrit quelques années plus tard), et qu’il diminue la portée du texte en affirmant qu’il a été “traité par lui en son enfance, par manière d’exercitation seulement, comme sujet vulgaire et tracassé”. Selon l’historien Juan Vicente Cortes-Cuadra, il s’agit là pour Montaigne de sortir Le Discours de son statut de pamphlet polémique et antimonarchique et de le dissocier du contexte dans lequel il a été publié. Avec un certain succès : le Discours est, un temps, oublié et cité sporadiquement pendant des décennies. 

Une œuvre constamment d’actualité 

Il faut attendre la Révolution française pour que l’œuvre de La Boétie sorte des limbes, non sans avoir “inspiré” Marat dans la rédaction des Chaînes de l’esclavage en 1774. Au XIXe siècle, le pamphlet de La Boétie est redécouvert et acquiert rapidement un statut d’œuvre philosophique intemporelle grâce à sa re-publication, en 1835, par le prêtre et philosophe Félicité de La Mennais.

Dès lors, le concept de servitude volontaire va s’imposer comme une des questions centrales de la philosophie politique et inspirer de nombreux philosophes : Bergson, Simone Weil, Félix Guattari ou encore Gilles Deleuze, notamment, s’intéressent à la pensée de l’écrivain du XVIe siècle. En creux, La Boétie est l’un des tous premiers théoriciens de l’aliénation et devient, paradoxalement pour un représentant de l’ordre public, un précurseur intellectuel de l’anarchisme et de la désobéissance civile.

Plus de 450 ans après l’écriture de son ouvrage, les questions posées par La Boétie, continuent pourtant curieusement d’être d’actualité, certains estimant que la société capitaliste ne peut fonctionner sans mécanismes de domination entretenus grâce à la coopération active des dominés. « Le texte Le Discours de la servitude volontaire nous emmène sur plusieurs pistes qui sont finalement toutes des impasses, juge David Munnich. Pour nous mener à cette énigme qui est de dire : pourquoi est ce que la majorité ne se rebelle pas ? » 

A.S.: