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L’ATHÉE (Article tiré du dictionnaire philosophique de Voltaire)

L’athée (Article tiré du dictionnaire philosophique de Voltaire)

Section I

Il y a eu beaucoup d’athées chez les chrétiens ; il y en a aujourd’hui beaucoup moins. Ce qui paraîtra d’abord un paradoxe, et qui à l’examen paraîtra une vérité, c’est que la théologie avait souvent jeté les esprits dans l’athéisme, et qu’enfin la philosophie les en a retirés. Il fallait en effet pardonner autrefois aux hommes de douter de la Divinité, quand les seuls qui la leur annonçaient disputaient sur sa nature.
Les premiers Pères de l’Église faisaient presque tous Dieu corporel ; les autres, ensuite, ne lui donnant point d’étendue, le logeaient cependant dans une partie du ciel : il avait selon les uns créé le monde dans le temps, et selon les autres il avait créé le temps : ceux-là lui donnaient un fils semblable à lui ; ceux-ci n’accordaient point que le fils fût semblable au père. On disputait sur la manière dont une troisième personne dérivait des deux autres.

On agitait si le fils avait été composé de deux personnes sur la terre. Ainsi la question était, sans qu’on s’en aperçût, s’il y avait dans la Divinité cinq personnes, en comptant deux pour Jésus-Christ sur la terre et trois dans le ciel ; ou quatre personnes, en ne comptant le Christ en terre que pour une : ou trois personnes, en ne regardant le Christ que comme Dieu.
On disputait sur sa mère, sur la descente dans l’enfer et dans les limbes, sur la manière dont on mangeait le corps de l’homme-Dieu, et dont on buvait le sang de l’homme-Dieu, et sur sa grâce, et sur ses saints, et sur tant d’autres matières. Quand on voyait les confidents de la Divinité si peu d’accord entre eux, et prononçant anathème les uns contre les autres, de siècle en siècle, mais tous d’accord dans la soif immodérée des richesses et de la grandeur ; lorsque d’un autre côté on arrêtait la vue sur ce nombre prodigieux de crimes et de malheurs dont la terre était infectée, et dont plusieurs étaient causés par les disputes mêmes de ces maîtres des âmes : il faut l’avouer, il semblait permis à l’homme raisonnable de douter de l’existence d’un être si étrangement annoncé, et à l’homme sensible d’imaginer qu’un Dieu qui aurait fait librement tant de malheureux n’existait pas.

Supposons, par exemple, un physicien du xve siècle, qui lit, dans la Somme de saint Thomas, ces paroles : Virtus coeli, loco spermatis, sufficit cum elementis et putrefactione ad generationem animalium imperfectorum. « La vertu du ciel, au lieu de sperme, suffit avec les éléments et la putréfaction pour la génération des animaux imparfaits. » Voici comme ce physicien aura raisonné : « Si la pourriture suffit avec les éléments pour faire des animaux informes, apparemment qu’un peu plus de pourriture et un peu plus de chaleur fait aussi des animaux plus complets. La vertu du ciel n’est ici que la vertu de la nature. Je penserai donc, avec Épicure et saint Thomas, que les hommes ont pu naître du limon de la terre et des rayons du soleil : c’est encore une origine assez noble pour des êtres si malheureux et si méchants. Pourquoi admettrai-je un Dieu créateur qu’on ne me présente que sous tant d’idées contradictoires et révoltantes ? » Mais enfin la physique est née, et la philosophie avec elle. Alors on a clairement reconnu que le limon du Nil ne forme ni un seul insecte, ni un seul épi de froment : on a été forcé de reconnaître partout des germes, des rapports, des moyens, et une correspondance étonnante entre tous les êtres. On a suivi les traits de lumière qui partent du soleil pour aller éclairer les globes et l’anneau de Saturne à trois cents millions de lieues, et pour venir sur la terre former deux angles opposés au sommet dans l’oeil d’un ciron, et peindre la nature sur sa rétine. Un philosophe a été donné au monde, qui a découvert par quelles simples et sublimes lois tous les globes célestes marchent dans l’abîme de l’espace. Ainsi l’ouvrage de l’univers mieux connu montre un ouvrier, et tant de lois toujours constantes ont prouvé un législateur. La saine philosophie a donc détruit l’athéisme, à qui l’obscure théologie prêtait des armes.

Il n’est resté qu’une seule ressource au petit nombre d’esprits difficiles qui plus frappés des injustices prétendues(1) d’un Être suprême que de sa sagesse, se sont obstinés à nier ce premier moteur. Ils ont dit : La nature existe de toute éternité ; tout est en mouvement dans la nature donc tout y change continuellement. Or, si tout change à jamais, il faut que toutes les combinaisons possibles arrivent ; donc la combinaison présente de toutes les choses a pu être le seul effet de ce mouvement et de ce changement éternel. Prenez six dés ; il y a à la vérité 46 655 à parier contre un que vous n’amènerez pas une chance de six fois six ; mais aussi en 46 655 le pari est égal. Ainsi, dans l’infinité des siècles, une des combinaisons infinies, telle que l’arrangement présent de l’univers, n’est pas impossible.

On a vu des esprits, d’ailleurs raisonnables, séduits par cet argument ; mais ils ne considèrent pas qu’il y a l’infini contre eux, et qu’il n’y a certainement pas l’infini contre l’existence de Dieu. Ils doivent encore considérer que si tout change, les moindres espèces des choses ne devraient pas être immuables, comme elles le sont depuis si longtemps. Ils n’ont du moins aucune raison pour laquelle de nouvelles sources ne se formeraient pas tous les jours. Il est au contraire très probable qu’une main puissante, supérieure à ces changements continuels, arrête toutes les espèces dans les bornes qu’elle leur a prescrites. Ainsi le philosophe qui reconnaît un Dieu a pour lui une foule de probabilités qui équivalent à la certitude, et l’athée n’a que des doutes. On peut étendre beaucoup les preuves qui détruisent l’athéisme dans la philosophie.

Il est évident que, dans la morale, il vaut beaucoup mieux reconnaître un Dieu que n’en point admettre. C’est certainement l’intérêt de tous les hommes qu’il y ait une Divinité qui punisse ce que la justice humaine ne peut réprimer ; mais aussi il est clair qu’il vaudrait mieux ne pas reconnaître Dieu que d’en adorer un barbare auquel on sacrifierait des hommes, comme on a fait chez tant de nations.

Cette vérité sera hors de doute par un exemple frappant. Les Juifs, plus Moïse, n’avaient aucune notion de l’immortalité de l’âme et d’une autre vie. Leur législateur ne leur annonce de la part de Dieu que des récompenses et des peines purement temporelles ; il ne s’agit donc pour eux que de vivre. Or, Moïse commande aux lévites d’égorger vingt-trois mille de leurs frères, pour avoir eu un veau d’or ou doré ; dans une autre occasion, on en massacre vingt-quatre mille pour avoir eu commerce avec les filles du pays, et douze mille sont frappés de mort parce que quelques-uns d’entre eux ont voulu soutenir l’arche qui était près de tomber : on peut, en respectant les décrets de la Providence, affirmer humainement qu’il eût mieux valu pour ces cinquante-neuf mille hommes, qui ne croyaient pas à une autre vie, être absolument athées et vivre, que d’être égorgés au nom du Dieu qu’ils reconnaissaient.

Il est très certain qu’on n’enseigne point l’athéisme dans les écoles des lettrés à la Chine ; mais il y a beaucoup de ces lettrés athées, parce qu’ils ne sont que médiocrement philosophes. Or, il est sûr qu’il vaudrait mieux vivre avec eux à Pékin, en jouissant de la douceur de leurs moeurs et de leurs lois, que d’être exposé dans Goa à gémir chargé de fers dans les prisons de l’inquisition, pour en sortir couvert d’une robe ensoufrée, parsemée de diables, et pour expirer dans les flammes.

Ceux qui ont soutenu qu’une société d’athées pouvait subsister, ont donc eu raison ; car ce sont les lois qui forment la société ; et ces athées, étant d’ailleurs philosophes, peuvent mener une vie très sage et très heureuse à l’ombre de ces lois : ils vivront certainement en société plus aisément que des fanatiques superstitieux. Peuplez une ville d’Épicures, de Simonides, de Protagoras, de Desbarreaux, de Spinosas ; peuplez une autre ville de jansénistes et de molinistes : dans laquelle pensez-vous qu’il y aura plus de troubles et de querelles ? L’athéisme, à ne le considérer que par rapport à cette vie, serait très dangereux chez un peuple farouche : des notions fausses de la Divinité ne seraient pas moins pernicieuses. La plupart des grands du monde vivent comme s’ils étaient athées : quiconque a vécu et a vu, sait que la connaissance d’un Dieu, sa présence, sa justice, n’ont pas la plus légère influence sur les guerres, sur les traités, sur les objets de l’ambition, de l’intérêt, des plaisirs, qui emportent tous leurs moments ; cependant on ne voit point qu’ils blessent grossièrement les règles établies dans la société : il est beaucoup plus agréable de passer sa vie auprès d’eux, qu’avec des superstitieux et des fanatiques. J’attendrai, il est vrai, plus de justice de celui qui croira un Dieu que de celui qui n’en croira pas ; mais je n’attendrai qu’amertume et persécution du superstitieux. L’athéisme et le fanatisme sont deux monstres qui peuvent dévorer et déchirer la société ; mais l’athée, dans son erreur, conserve sa raison qui lui coupe les griffes, et le fanatique est atteint d’une folie continuelle qui aiguise les siennes (2).

Section II

En Angleterre, comme partout ailleurs, il y a eu et il y a encore beaucoup d’athées par principes : car il n’y a que de jeunes prédicateurs sans expérience et très mal informés de ce qui se passe au monde, qui assurent qu’il ne peut y avoir d’athées ; j’en ai connu en France quelques-uns qui étaient de très bons physiciens, et j’avoue que j’ai été bien surpris que des hommes qui démêlent si bien les ressorts de la nature, s’obstinassent à méconnaître la main qui préside si visiblement au jeu de ces ressorts.

Il me paraît qu’un des principes qui les conduisent au matérialisme, c’est qu’ils croient le monde infini et plein, et la matière éternelle : il faut bien que ce soient ces principes qui les égarent, puisque presque tous les newtoniens que j’ai vus, admettant le vide et la matière finie, admettent conséquemment un Dieu.

En effet, si la matière est infinie, comme tant de philosophes, et Descartes même, l’ont prétendu, elle a par elle-même un attribut de l’Être suprême ; si le vide est impossible, la matière existe nécessairement ; si elle existe nécessairement, elle existe de toute éternité : donc dans ces principes on peut se passer d’un Dieu créateur, fabricateur, et conservateur de la matière.

Je sais bien que Descartes, et la plupart des écoles qui ont cru le plein et la matière indéfinie, ont cependant admis un Dieu ; mais c’est que les hommes ne raisonnent et ne se conduisent presque jamais selon leurs principes.

Si les hommes raisonnaient conséquemment, Épicure et son apôtre Lucrèce auraient dû être les plus religieux défenseurs de la Providence qu’ils combattaient ; car en admettant le vide et la matière finie, vérité qu’ils ne faisaient qu’entrevoir, il s’ensuivait nécessairement que la matière n’était pas l’être nécessaire, existant par lui-même, puisqu’elle n’était pas indéfinie. Ils avaient donc dans leur propre philosophie, malgré eux-mêmes, une démonstration qu’il y a un autre Être suprême, nécessaire, infini, et qui a fabriqué l’univers. La philosophie de Newton, qui admet et qui prouve la matière finie et le vide, prouve aussi démonstrativement un Dieu.

Aussi je regarde les vrais philosophes comme les apôtres de la Divinité ; il en faut pour chaque espèce d’homme : un catéchiste de paroisse dit à des enfants qu’il y a un Dieu ; mais Newton le prouve à des sages.

A Londres, après les guerres de Cromwell sous Charles II, comme à Paris, après les guerres des Guises sous Henri IV, on se piquait beaucoup d’athéisme ; les hommes ayant passé de l’excès de la cruauté à celui des plaisirs, et ayant corrompu leur esprit successivement dans la guerre et dans la mollesse, ne raisonnaient que très médiocrement ; plus on a depuis étudié la nature, plus on a connu son auteur.

J’ose croire une chose, c’est que de toutes les religions le théisme est la plus répandue dans l’univers : elle est la religion dominante à la Chine ; c’est la secte des sages chez les mahométans ; et de dix philosophes chrétiens il y en a huit de cette opinion : elle a pénétré jusque dans les écoles de théologie, dans les cloîtres, et dans le conclave : c’est une espèce de secte, sans association, sans culte, sans cérémonies, sans dispute et sans zèle, répandue dans l’univers sans avoir été prêchée. Le théisme se rencontre au milieu de toutes les religions comme le judaïsme : ce qu’il y a de singulier, c’est que l’un étant le comble de la superstition, abhorré des peuples et méprisé des sages, est toléré partout à prix d’argent ; et l’autre étant l’opposé de la superstition, inconnu au peuple, et embrassé par les seuls philosophes, n’a d’exercice public qu’à la Chine.

Il n’y a point de pays dans l’Europe où il y ait plus de théistes qu’en Angleterre. Plusieurs personnes demandent s’ils ont une religion ou non.

Il y a deux sortes de théistes : ceux qui pensent que Dieu a fait le monde sans donner à l’homme des règles du bien et du mal ; il est clair que ceux-là ne doivent avoir que le nom de philosophes.

Il y a ceux qui croient que Dieu a donné à l’homme une loi naturelle, et il est certain que ceux-là ont une religion, quoiqu’ils n’aient pas de culte extérieur. Ce sont, à l’égard de la religion chrétienne, des ennemis pacifiques qu’elle porte dans son sein, et qui renoncent à elle sans songer à la détruire. Toutes les autres sectes veulent dominer ; chacune est comme les corps politiques qui veulent se nourrir de la substance des autres, et s’élever sur leur ruine : le théisme seul a toujours été tranquille. On n’a jamais vu de théistes qui aient cabalé dans aucun État.

Il y a eu à Londres une société de théistes qui s’assemblèrent pendant quelque temps auprès du temple Voer ; ils avaient un petit livre de leurs lois ; la religion, sur laquelle on a composé ailleurs tant de gros volumes, ne contenait pas deux pages de ce livre. Leur principal axiome était ce principe : La morale est la même chez tous les hommes, donc elle vient de Dieu ; le culte est différent, donc il est l’ouvrage des hommes.

Le second axiome était, que les hommes étant tous frères et reconnaissant le même Dieu, il est exécrable que des frères persécutent leurs frères, parce qu’ils témoignent leur amour au père de famille d’une manière différente. En effet, disaient-ils, quel est l’honnête homme qui ira tuer son frère aîné ou son frère cadet, parce que l’un aura salué leur père commun à la chinoise et l’autre à la hollandaise, surtout dès qu’il ne sera pas bien décidé dans la famille de quelle manière le père veut qu’on lui fasse la révérence ? il paraît que celui qui en userait ainsi serait plutôt un mauvais frère qu’un bon fils.

Je sais bien que ces maximes mènent tout droit au « dogme abominable et exécrable de la tolérance ; » aussi je ne fais que rapporter simplement les choses. Je me donne bien de garde d’être controversiste. Il faut convenir cependant que, si les différentes sectes qui ont déchiré les chrétiens avaient eu cette modération, la chrétienté aurait été troublée par moins de désordres, saccagée par moins de révolutions, et inondée par moins de sang.

Plaignons les théistes de combattre notre sainte révélation. Mais d’où vient que tant de calvinistes, de luthériens, d’anabaptistes, de nestoriens, d’ariens, de partisans de Rome, d’ennemis de Rome, ont été si sanguinaires, si barbares, et si malheureux, persécutants et persécutés ? c’est qu’ils étaient peuple. D’où vient que les théistes, même en se trompant, n’ont jamais fait de mal aux hommes ? c’est qu’ils sont philosophes. La religion chrétienne a coûté à l’humanité plus de dix-sept millions d’hommes, à ne compter qu’un million d’hommes par siècle, tant ceux qui ont péri par les mains des bourreaux de la justice, que ceux qui sont morts par la main des autres bourreaux soudoyés et rangés en bataille, le tout pour le salut du prochain et la plus grande gloire de Dieu.

J’ai vu des gens s’étonner qu’une religion aussi modérée que le théisme, et qui paraît si conforme à la raison, n’ait jamais été répandue parmi le peuple.

Chez le vulgaire grand et petit, on trouve de pieuses herbières, de dévotes revendeuses, de molinistes duchesses, de scrupuleuses couturières, qui se feraient brûler pour l’anabaptisme ; de saints cochers de fiacre qui sont tout à fait dans les intérêts de Luther ou d’Arius ; mais enfin dans ce peuple on ne voit point de théistes : c’est que le théisme doit encore moins s’appeler une religion qu’un système de philosophie, et que le vulgaire des grands et le vulgaire des petits n’est point philosophe.

Locke était un théiste déclaré. J’ai été étonné de trouver dans le chapitre des Idées innées de ce grand philosophe, que les hommes ont tous des idées différentes de la justice. Si cela était, la morale ne serait plus la même, la voix de Dieu ne se ferait plus entendre aux hommes ; il n’y a plus de religion naturelle. Je veux croire avec lui qu’il y a des nations où l’on mange son père et où l’on rend un service d’ami en couchant avec la femme de son voisin ; mais si cela est vrai, cela n’empêche pas que cette loi : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît, » ne soit une loi générale ; car si on mange son père, c’est quand il est vieux, qu’il ne peut plus se traîner et qu’il serait mangé par les ennemis ; or, quel est le père, je vous prie, qui n’aimât mieux fournir un bon repas à son fils qu’à l’ennemi de sa nation ? De plus, celui qui mange son père, espère qu’il sera mangé à son tour par ses enfants.

Si l’on rend service à son voisin en couchant avec sa femme, c’est lorsque ce voisin ne peut avoir un fils, et en veut avoir un ; car autrement il en serait fort fâché. Dans l’un et l’autre de ces cas, et dans tous les autres, la loi naturelle : « Ne fais à autrui que ce que tu voudrais qu’on te fît, » subsiste. Toutes les autres règles si diverses et si variées se rapportent à celle-là. Lors donc que le sage métaphysicien Locke dit que les hommes n’ont point d’idées innées, et qu’ils ont des idées différentes du juste et de l’injuste, il ne prétend pas assurément que Dieu n’ait pas donné à tous les hommes cet instinct d’amour-propre qui les conduit tous nécessairement.(3)


A.S.: