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L Étoile des six vanités (3) – Jacques Fontaine

Voici la dernière partie sur les « vanités maçonniques«   de Jacques Fontaine dans sa  rubrique « Le Compas Pique » de Les illustrissimes blogueurs : « Les empêcheurs de maçonner en rond  .

– L’Étoile des six vanités – partie 1
L’Étoile des six vanités – partie 2

L’Étoile des six vanités – partie 3 et fin

Nous avons cheminé, dans les deux livraisons précédentes, en épinglant non pas deux mais trois vanités qui sont autant d’usurpations : le paraitre, le pouvoir affirmé, et la sagesse affichée. Il en est encore d’autres, moins visibles et qui paraissent véniels. Mais comme dans la Voie maçonnique, tout est signifiant, sous le sens apparent, il est , je l’espère, utile de les mentionner.

            Quel Frère, quelle Sœur n’ont-ils pas planché sur l’entrée en Loge, sur la marche avec le nombre de pas, l’ordre et le signe ; avec des différences de lecture d’un rite à l’autre, voire, mais c’est plus rare, dans le cas présent, d’une Loge à l’autre. Or je suis choqué par un « ritème », un élément du rite d’entrée. Je le retrouve dans tous les rites de style français. Le Voici. Celui, celle qui entre solennellement en faisant les pas, salue -l’ordre varie- le Second Surveillant, le Premier Surveillant et le Vénérable Maître. Ce n’est pas la mise à l’ordre qui me gêne. Ni le signe. Ces deux symboles sont fondamentaux et, tu le sais mieux que moi, méritent de vraies méditations. Ce qui me dérange c’est la réponse au signe, faite par les trois qui gouvernent la Loge. Ils se signent avec le maillet, là ça va encore. Mais en restant assis comme s’ils prenaient à la légère ce double symbole qui suggère tant de choses, quand il est effectué correctement, c’est à dire debout, en pleine rectitude. C’est dans ma sensibilité, une condition impérieuse. M’en ouvrant dans une de mes Loges, je m’entendis dire : « C’est normal, ce sont des officiers qui sont investis d’une autorité ; ils n’ont pas à se lever ; ceux, celles qui entrent doivent comprendre ainsi qu’ils leur doivent obéissance ». Je n’invente pas l’anecdote ! On sent alors le virus du pouvoir qui est, maintenant justifié aux yeux de certain(e)s. Quant se produisent les noces de la cratophilie et de l’arquéphilie. Le lien nuptial n’est pas près à être dénoué. Quoique j’ai visité des Loges, et plus d’une, qui n’ont pas attendu. Les trois maillets se lèvent pour faire le signe en retour. Ils n’amalgament pas les symboles profanes et ceux de la Voie. Je souhaite que l’exemple de ces Loges fasse tache d’huile et se répande dans nos usages rituels, toujours lourds de sens. La posture assise est la quatrième vanité. Il en est une autre qui est, pour le coup, vénielle.

            Chaque Loge compte des Frères, des Sœurs qui savent s’exprimer avec aisance ; le discours est lisse et billant, l’intonation et le débit le rendent agréable à entendre. D’autres ont moins d’aisance dans l’expression orale. Certain(e)s mêmes hésitent à prendre la parole, surtout si, juste avant, un de ces beaux parleurs, et profonds pourquoi pas, vient de régaler l’Atelier. Une question se pose : doit-on , pour devenir un maçon actif, savoir s’exprimer avec facilité ? Ou considère-t-on qu’il s’agit là d’un don comme un autre ? Je crois que la plupart d’entre nous affirmeraient que ce talent n’est nullement requis et que ce n’est pas au résultat que se jauge le mérite mais à l’effort consenti. Fort bien. Mais j’ai, observé, comment dirais-je ? des abus de position dominante, comme l’on dit dans le commerce. Avec deux perversions. La première se mesure avec la durée de l’intervention du beau parleur. Elle est souvent beaucoup plus longue que la moyenne des autres. Fort bien, si c’est « intéressant » (terme à définir pour toi) et si la vanité de l’intervenant ne se sent pas trop. Mais, ce faisant, c’est souvent du temps en moins pour les autres membres de la Loge, d’abord. Ensuite une duré excessive et bien remplie provoque, à coup sûr, l’ intimidation de ceux et celles qui ont du mal à prendre la parole. Appelons-en aux Vénérables qui sont dans leur rôle s’ils demandent que les interventions soient brèves.

            J’ai observé un autre travers, peu fréquent mais qui en dit long sur la vanité de rares adeptes, il est vrai. Ceux-ci s’érigent en capitaine du navire et, alors que tout le monde a pu parler, demandent, invariablement à la fin des interventions, la parole et filent sur le flot de leurs idées. Car on sait, par expérience, que le dernier qui parle a souvent raison et l’emporte sur ses devanciers. Peut être existe-t-il, dans ta Loge, un(e) de tes Sœurs, de tes Frères qui a cette manie qui ne doit rien au hasard. Mais plutôt le résultat du désir de paraître ou d’asseoir son pouvoir. Que faire ? Je crois que c’est encore au Vénérable d’agir, en privé pour expliquer que cette habitude est perçue comme une démonstration de suffisance, en sachant y mettre les gants car il ne s’agit pas de morigéner comme si l’on sanctionnait. Cela ne me paraît pas cadre avec notre doctrine morale.

            La cinquième vanité rutile dans certaines prise de parole. La dernière, la sixième donc, est au cœur de l’étoile. Elle est totalement invisible pour beaucoup d’entre nous. Et pourtant, sans nous en rendre compte, nous la perpétuons. Car elle nous concerne tous et toutes. Tu refuseras peut être de la considérer comme une vanité dans la mesure où il s’agit d’un usage rituel fort répandu. La voici. Je te pose la question : « Où les Francs-maçons se réunissent-ils ? ». Dans la majorité des cas, tu répondras cette banalité, pour toi : « Les Francs-maçons se réunissent dans leur Temple ». Comme je vois les choses, mais je ne suis pas le seul, je vois là une vanité qui, pour n’en être pas voulue délibérément, n’en est pas moins une usurpation vaniteuse. Le rite moderne français, que j’ai cité plus haut, celui qui est le plus ancien (1786) en activité, est fort clair : nous nous réunissons dans un local appelé Loge. Comme les opératifs, nos ancêtres symboliques. La cabane de chantier où on range les outils, où on s’entraide, où on se protège…l’atelier enfin. Le Temple, lui, est au dehors de la Loge, quelque part. Où ? C’est là que la recherche devient captivante. D’ailleurs comment se réunir dans un temple en construction ? Le bâtiment qui s’élève du sol n’est pas un atelier. Le chantier est le lieu du travail collectif. Cette confusion est patente dans le siège d’obédiences qui indiquent l’accès aux « temples ». Dans le dictionnaire de Ligou, c’est l’ambigüité :. Voici ce que j’y lis : « Local spécialement aménagé où se réunissent les Francs-maçons ». Mais à l’article « temple » est écrit : « Lieu où se tiennent les tenues de la Loge… ». Selon les rites et, dans les rites, selon les époques, on se promène dans les deux locaux. Il semble bien que personne, à ce jour n’ait creusé ce qu’entraînent ces deux termes.

            Or confondre Loge et Temple a des conséquences regrettables : D’abord, on se prive d’une distinction qui est, à mon sens, capitale dans la quête. Et j’écrirai un article sur ce sujet. Ensuite on fait preuve involontairement d’une vanité sans égale : nous serions parvenus dans le lieu sacré, but symbolique du parcours. Remplis de sagesse et d’amour. Et c’est parce que cette prétention est involontaire qu’elle est périlleuse puisqu’elle nous fait comprendre, en quelque sorte qu’il suffit d’affirmer que nous sommes dans le Temple, pour y être parvenus de fait. Je détiens quelques rites et je m’aperçois que cet usage que je crois erroné sur le plan historique et sur le plan symbolique, est répandu. Nous ne faisons pas la différence car, de culture chrétienne, nous trouvons naturel de nous trouver dans le Temple comme on se trouve dans l’église. Mais même dans ce dernier cas, notons que les croyants quand ils participent à un office ne siègent pas dans le sanctuaire. Les Maçons, si ! Ce point est d’une importance élevée. Car la Voie spirituelle qui est la nôtre, change radicalement de perspective si l’on substitue au mot Loge celui de Temple. Deux manières de considérer notre quête. A mon sens, nous touchons-là une des points d’évolution possibles de notre doctrine que je résume dans la maxime, une spiritualité pour agir.

Nous avons tracé l’étoile des vanités, avec ses cinq branches et son centre. Résumons le dessin obtenu. Les cinq premières vanités sont visibles. Quand elles perdurent dans les usages, les Sœurs et les Frères ne les reconnaissent pas comme telles. Ils (elles) usent de justifications dont ils (elles) sont parfois eux-mêmes les dupes. Raison de plus pour se réveiller. Rappel de ces cinq branches : l’apparence avantageuse avec de beaux « décors » ; l’affirmation de son pouvoir avec la cratophilie ; l’affichage de sa sagesse présumée ; l’intervention en dernier ; le signe fait assis. Reste ce qui est le moins palpable mais, à cause de cela, à mon sens, le plus nocif, la certitude que l’on travaille dans le Temple. Un boulevard de réflexions et de méditation s’ouvre clairement à nous. Comment pourrions-nous rester insensibles au lieu mythique où nous nous efforçons de bâtir notre temple intérieur ?

Jacques Fontaine


  • Jacques Fontaine

Jacques Fontaine est né au Grand Orient de France en 1969.Il se consacre à diffuser, par ses conférences, par un séminaire, l’Atelier des Trois Maillets et par une trentaine d’ouvrages, une Franc-maçonnerie de style français qui devient de plus en plus, chaque jour, « une spiritualité pour agir ». Il s’appuie sur les récentes découvertes en psychologie pour caractériser la voie maçonnique et pour proposer  les moyens concrets de sa mise en œuvre.

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