regardons les choses en face : le monde profane est devenu un asile à ciel ouvert.
Chaque matin, la société se réveille avec une nouvelle cible, une nouvelle hystérie, une nouvelle indignation préfabriquée. Sur le grand tribunal des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu, on ne débat plus : on exécute. L’émotion a assassiné la raison. Le raccourci a étranglé la nuance. L’invective a remplacé le dialogue. Nous vivons sous la dictature de l’instant, où celui qui crie le plus fort a automatiquement raison.

Et nous, Francs-maçons, héritiers autoproclamés des Lumières, que faisons-nous ?
Nous laissons nos métaux à la porte du Temple, c’est très bien. Mais n’y avons-nous pas, par la même occasion, oublié notre courage au vestiaire ?
Nous sommes très forts pour refaire le monde entre les Colonnes, à l’abri du tumulte. Nous manions l’Équerre et le Compas avec une virtuosité rhétorique qui frôle parfois la masturbation intellectuelle. Nous truffons nos planches de mots grandiloquents sur la Fraternité universelle, la défense de la République et l’Humanisme. Nous nous gargarisons d’être les descendants de ceux qui ont pensé l’école laïque et la séparation des Églises et de l’État.
Mais franchis les parvis, que reste-t-il ?
Face à la montée des dogmatismes, face à la polarisation extrême de la société, face à des algorithmes qui divisent les citoyens en tribus haineuses, notre silence est assourdissant. La truelle rouille au fond de nos poches pendant que le tissu social se déchire. Nous nous sommes transformés en un club de réflexion douillet, une amicale philosophique où l’on s’applaudit poliment avant de passer aux agapes.
C’est une trahison de notre méthode.
La Franc-maçonnerie n’a pas été conçue pour être une maison de retraite ésotérique, mais un laboratoire de l’action ! Le fil à plomb n’est pas qu’un joli bijou accroché au cou du Second Surveillant : c’est l’exigence de la verticalité dans un monde qui rampe. Le niveau n’est pas qu’un outil de nivellement : c’est le refus absolu des inégalités qui fracturent notre monde contemporain.
Il est grand temps de renverser la table. La société crève de son manque d’écoute et de sa perte de sens. Si notre méthode – celle qui impose le silence à l’apprenti pour lui apprendre à écouter, celle qui exige de demander la parole avant de la prendre, celle qui sépare l’idée de celui qui l’émet – n’est pas exportée d’urgence dans le monde profane, alors nous ne servons à rien.
Cessons de nous cacher derrière le secret maçonnique pour justifier notre mutisme sociétal. Le véritable secret, aujourd’hui, ce n’est pas ce qui se passe dans nos Temples. Le véritable secret, c’est que nous avons les outils pour réparer ce chaos, mais que nous avons peur de nous salir les mains.
Réveillons-nous. Sortons de notre léthargie symbolique. Soyons ces fameux « hommes et femmes debout », irritants, à contre-courant, qui refusent la dictature de l’immédiateté pour imposer le temps long de la réflexion.
Sinon, ne nous étonnons pas si demain, les ténèbres que nous prétendons combattre finissent par engloutir nos Loges.
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