Il faut parfois rappeler une évidence : la Franc-Maçonnerie n’est ni une armée, ni une milice, ni une confrérie de combattants. Elle ne recrute pas des soldats, elle forme symboliquement des bâtisseurs. Elle ne remet pas des armes, elle confie des outils. Le Franc-Maçon travaille avec le maillet, le ciseau, l’équerre, le compas et la truelle. On lui demande de dégrossir sa pierre, pas de fracasser celle du voisin.
Pourtant, à force d’épées, de chevaliers, de manteaux, de titres pompeux et de références médiévales, certains semblent parfois confondre le Temple avec une caserne. Les Templiers fascinent, et l’on comprend pourquoi : chevalerie, secrets, trésors, procès, disparition tragique… tout est réuni pour nourrir les légendes. Mais aucune filiation historique directe et solidement établie ne fait de la Franc-Maçonnerie moderne l’héritière de l’Ordre du Temple. Que certains rites aient repris une symbolique templière ou chevaleresque est une chose ; transformer cette symbolique en généalogie historique en est une autre.

La Franc-Maçonnerie vit de mythes et de symboles. Elle n’a donc aucune raison d’en avoir honte. Mais un mythe n’a pas besoin d’être historiquement vrai pour être initiatiquement puissant. Le problème commence lorsque la légende devient une prétendue vérité et que l’imaginaire remplace l’histoire. À force de raconter que les Templiers auraient survécu clandestinement avant de transmettre leurs secrets aux bâtisseurs, certains finissent par prendre le roman pour l’archive.
Mais surtout, pourquoi vouloir absolument transformer le Franc-Maçon en chevalier ? Son véritable combat serait-il trop discret ? La lutte contre l’ignorance, l’orgueil, l’intolérance et ses propres préjugés manquerait-elle de panache ? Peut-être qu’une épée fait davantage rêver qu’une truelle. Pourtant, l’épée tranche quand la truelle rassemble ; l’épée désigne un ennemi extérieur quand le maillet oblige à regarder celui que l’on porte en soi.
La Loge n’est pas davantage un lieu où chacun devrait marcher au même pas, penser de la même manière et obéir à une pensée collective. La Franc-Maçonnerie devrait au contraire apprendre à penser librement, à supporter la contradiction et à écouter celui qui ne partage pas nos certitudes. La liberté de conscience ne vaut que si elle est accordée aussi à celui qui pense autrement.
Si le Franc-Maçon possède une arme, elle ne se porte pas à la ceinture : c’est son intelligence, aiguisée par l’étude, le doute et la réflexion. Ses adversaires se nomment ignorance, fanatisme, intolérance, orgueil et préjugé. Et mauvaise nouvelle pour les amateurs de croisades : une grande partie de ces ennemis se trouve en nous-mêmes.
Alors oui, étudions les Templiers, leurs légendes et leur extraordinaire postérité symbolique. Mais ne transformons pas la Franc-Maçonnerie en ce qu’elle n’est pas. Le Franc-Maçon n’entre pas dans le Temple pour chercher des ennemis : il y entre pour se chercher lui-même. Il ne reçoit pas une pierre pour la jeter, mais pour la tailler.
Et cela devrait déjà lui donner suffisamment de travail.


