Il existe en franc-maçonnerie une maladie dont aucun rituel ne protège vraiment : la vanité initiatique. Elle ne fait pas de bruit. Elle avance masquée derrière les cordons, les titres, les offices, les degrés et les années d’ancienneté. Elle transforme parfois celui qui était venu travailler sur lui-même en personnage convaincu d’être devenu supérieur aux autres.
C’est pourtant une étrange contradiction. Comment peut-on passer des années à entendre parler d’humilité, d’égalité, de pierre brute et de dépouillement… pour finir par mesurer sa valeur au nombre de grades obtenus ?
Le franc-maçon entre en Loge avec un tablier simple. Puis viennent les fonctions, les décors, les honneurs, les responsabilités. Rien de condamnable en soi. Une institution a besoin d’organisation, de transmission et de Frères expérimentés. Mais le symbole devient dangereux lorsqu’on commence à croire qu’il nous appartient. Porter un décor n’est pas devenir ce qu’il représente.

On peut connaître parfaitement un rituel et ne rien avoir compris à l’initiation. On peut citer les meilleurs auteurs, maîtriser l’histoire des rites, accumuler les degrés et demeurer incapable d’écouter un Apprenti sans condescendance. La connaissance peut remplir une bibliothèque ; elle ne remplit pas nécessairement un cœur.
Le véritable problème commence lorsque le Maître ne transmet plus mais domine. Lorsqu’il ne conseille plus mais assène. Lorsqu’il ne répond plus mais récite. Et surtout lorsqu’à une question légitime il oppose cette formule commode : « Tu comprendras plus tard. »
Parfois, certainement. Mais parfois aussi, cette phrase signifie simplement : « Je ne sais pas. »
Et voilà peut-être l’une des épreuves les plus difficiles pour celui qui se prétend Maître : être capable de prononcer trois mots extraordinairement maçonniques — « Je ne sais pas. »
Car l’humilité n’est pas de se diminuer artificiellement. Elle consiste à connaître ses limites. Le Maître véritable n’est pas celui qui possède toutes les réponses, mais celui qui n’a plus besoin de faire croire qu’il les possède.
La Loge devrait précisément être le lieu où s’effondrent les hiérarchies profanes de l’ego. Pourtant, il arrive qu’on les reconstruise avec davantage de sophistication : ici un titre, là une dignité, ailleurs un rang dans les hauts grades. On quitte les métaux à la porte du Temple… mais certains semblent avoir trouvé le moyen d’y faire entrer leur carte de visite.
À quoi sert d’avoir gravi trente marches initiatiques si l’on regarde encore son Frère de haut ?
À quoi sert de travailler sur la pierre brute si chaque nouveau degré ajoute une couche supplémentaire à l’ego ? À quoi sert de proclamer l’égalité sur le Niveau si l’on traite l’Apprenti comme un être intellectuellement inférieur ?
L’Apprenti d’aujourd’hui n’est d’ailleurs pas nécessairement cet homme ignorant qu’un Maître omniscient devrait façonner. Il peut être chercheur, artisan, médecin, enseignant, ouvrier, philosophe, entrepreneur. Il peut posséder dans son domaine une expérience infiniment supérieure à celle de celui qui vient de lui ouvrir les portes du Temple. Son grade maçonnique indique une étape initiatique, pas sa valeur humaine, morale ou intellectuelle.
C’est peut-être là que la franc-maçonnerie devient véritablement exigeante : elle demande à celui qui monte de ne pas oublier celui qu’il était lorsqu’il était en bas.
Le Maître digne de ce nom ne devrait donc pas impressionner l’Apprenti par ses titres. Il devrait lui donner envie de travailler par son comportement. Sa première leçon n’est pas son discours. C’est sa manière d’être.
Et si, après vingt ou trente années de maçonnerie, un homme éprouve encore le besoin de rappeler constamment ses grades, ses fonctions, ses connaissances ou son ancienneté, alors une question dérangeante mérite d’être posée : qu’a-t-il réellement construit pendant tout ce temps ?
La franc-maçonnerie ne devrait pas fabriquer des collectionneurs de cordons. Elle devrait former des hommes capables de devenir plus libres, plus fraternels, plus lucides et, surtout, moins certains de leur propre importance.
Car au bout du chemin, tous les tabliers seront rangés, tous les titres oubliés et tous les offices transmis à d’autres.
Il ne restera qu’une question.
Sous tous ces décors, avons-nous réellement taillé notre pierre… ou avons-nous simplement poli notre ego ?


