La Franc-Maçonnerie affirme volontiers réunir des hommes de croyances différentes. Pour éviter de choisir entre le Dieu des chrétiens, celui des juifs, des musulmans ou toute autre représentation du divin, elle emploie une formule supposée universelle : le Grand Architecte de l’Univers.
L’expression est habile. Elle permet à chacun d’y placer sa propre croyance. Pour les uns, le Grand Architecte est un Dieu personnel ; pour d’autres, une intelligence créatrice, une loi cosmique ou un principe d’ordre. Mais à force de vouloir ne froisser personne, ne risque-t-on pas de ne plus rien définir du tout ?
DE L’ARCHITECTE À L’HORLOGER

Voltaire comparait Dieu à un horloger : devant l’ordre du monde, il supposait l’existence d’une intelligence capable d’en organiser les rouages. Ce Dieu voltairien n’était pas nécessairement celui des religions révélées. Il était avant tout une cause première, libre, puissante et intelligente.
La proximité avec le Grand Architecte maçonnique est évidente. Dans les deux cas, on cherche un principe créateur débarrassé des dogmes, des miracles et des querelles confessionnelles.
Cette conception a une vertu incontestable : elle rend possible le dialogue entre des hommes que leurs religions pourraient opposer. Au lieu de discuter du vrai nom de Dieu, ils peuvent travailler ensemble sous un symbole commun.
Mais elle présente aussi une faiblesse : celle de transformer le divin en formule de convenance.
UNE CROYANCE OBLIGATOIREMENT LIBRE ?
Certaines traditions maçonniques exigent encore du candidat la croyance en un Être suprême. La liberté de conscience commence alors par une obligation de croire, ce qui constitue un paradoxe assez remarquable.
On proclame que chacun est libre d’interpréter le Grand Architecte, mais on peut lui interdire de ne pas y croire. On refuse les dogmes religieux, tout en maintenant parfois un dogme minimal : l’univers doit avoir un auteur.
Or, le véritable enjeu maçonnique ne devrait peut-être pas être de savoir si Dieu existe, mais de déterminer ce que cette idée produit dans la conduite humaine.
Croire en un Architecte de l’Univers ne rend pas automatiquement plus fraternel, plus juste ou plus éclairé. L’histoire a largement démontré que l’on pouvait invoquer Dieu tout en pratiquant l’intolérance, la violence ou l’exclusion.
LE TEMPLE SE CONSTRUIT DANS LES ACTES
Le Grand Architecte n’a de sens maçonnique que s’il demeure un symbole vivant : celui de l’ordre recherché dans le chaos, de l’intelligence opposée au fanatisme et de l’harmonie construite entre des êtres différents.
Le franc-maçon peut croire que Dieu a créé l’homme. Mais il ne devrait jamais oublier que c’est à l’homme de créer la fraternité.
Voilà peut-être la véritable morale : le Grand Architecte peut rester une hypothèse métaphysique ; le devoir de bâtir un monde plus juste, lui, ne peut rester une hypothèse.


