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SUR L’ÉCUME DU SILENCE, ELLE EST ARRIVÉE


Sur l’écume du silence elle est arrivée.

Nul n’a senti sa présence,

si ce n’est le vent qui a cueilli son parfum de sel sur le sable brûlant.

La plage se souvient du chant de son pas,

si léger, si ténu dans cette immensité blanche.

Personne n’avait encore osé s’aventurer là,

peut-être par manque d’insouciance.

Mais elle, elle avance dans l’infinie transparence,

attirée par ce point qui danse sous l’horizon.

Sur la grève, elle marche,

attentive aux plis du drapé sculptés par l’océan.

Parfois ils s’érigent en étraves de sable

qu’elle franchit en bondissant.

Ses cheveux, ivres de vent, roulent à chaque mouvement,

du creux de ses hanches au galbe de ses épaules,

pour aller inonder les contours parfaits de sa poitrine

avant de se lover sur son ventre immaculé.

La nature lui a fait grâce de ce duvet sauvage

qui abonde généreusement au delta fertile des rivières souterraines,

parce qu’elle n’a rien à cacher,

vierge de tout ce que la pensée humaine peut inventer

pour se soustraire à l’innocence dont elle croit devoir se défendre.

Le soleil distille son or au creuset du couchant.

Elle s’est étendue sur le sable,

invitant chaque nuance à teinter les eaux pures de son corps transparent.

Elle aime explorer ainsi les matières subtiles

que sécrète l’univers, découvrant par elle-même

les richesses insoupçonnées qui circulent dans son sang.

Doucement elle s’étire au rythme de l’eau,

respirant l’aigue-marine qui baigne son corps.

Peu à peu elle se nimbe de turquoise translucide

et dans la lumière intemporelle, se lève,

savourant l’encre irisée dont elle s’imprègne.

D’une empreinte naissante ses pas incrustent le sable cristallin.

Dans l’azur du ciel, elle se fond.

Sa peau se nacre d’un bleu saphir

dont le velouté fait chanter les ocres dorés du rivage.

Ses yeux dansent à l’unisson des mélodies

qui prennent naissance entre son pas et le sable.

De la lumière dorée

elle tisse sa chair

comme soie damassée

cueillie au cœur de l’univers

dont la moire se mire

dans les reflets sans fond de l’outremer.

De sa voix, elle file une trame

dont les harmoniques libèrent la chaîne

et au point d’orgue,

brode les accords en terre majeure

d’une pavane en plein ciel.

Là où se recueille l’écume,

son corps chante d’extase.

Reposant sur le rivage,

elle s’auréole des ors du sable

dont la blondeur transparaît

sous le bleu évanescent.

Peu à peu l’eau lustrale estompe

l’éclat de ses gemmes marines.

Sa peau puise sa force à la silice

où déjà miroite la topaze.

Elle se lève, sève rayonnante de chair

dont l’essence enivre l’air

de ses fleurs musquées

et s’abandonne à l’eau

qui vénère la naissance de celle

qui va nourrir le monde des temps nouveaux.

Les flots entrouvrent leurs lèvres,

dévoilant le calice qu’ils abritent

pour cueillir ce lys chrysalide.

Ils retiennent leur souffle

face à l’immanence de sa beauté.

Déjà ensemble ils ne sont qu’un,

conscients de la délitescence imminente.

Sur l’orient, elle pose son regard

tandis que se rapproche le point sous l’horizon.

De sa main elle lui fait signe,

l’invitant à la rejoindre.

Et le petit point, de sa nageoire blanche, fend la toile liquide de l’océan.

Dans la turquoise elle s’immerge

jusques aux reins.

La peau d’ivoire du cétacé s’accorde

à sa quintessence immaculée.

Par la pensée ils échangent les notes fondamentales enfantées par la création.

Dans les brumes virginales,

deux autres dauphins sont arrivés,

traçant de leurs sillages

les lignes filigranées du périmètre sacré.

Maintenant qu’il a pris corps,

elle plonge dans ce triangle

où elle se fond.

Sur elle les eaux se referment.

Le vent se pose sur la mer.

L’onde retient son souffle.

L’astre du jour immobilise son vol.

Le temps suspend sa course.

Guidée par les dauphins,

elle voyage dans la spirale lactée

des mémoires d’outre-terre,

là où la lumière peu à peu se densifie

au point ultime de l’incandescence.

Bien au-delà des éruptions solaires,

elle pénètre l’épaisse matière

au sein de laquelle sont enchâssées

les sphères précieuses

qui tournent sur elles-mêmes,

animées par le souffle de l’éternité.

Des astres de toutes couleurs gravitent

dans le silence de ce monde sidéral.

Parmi eux il en est un dont les terres d’ocre

contiennent des océans d’outremer.

Grâce aux dauphins elle s’en approche.

Ils créent dans la densité cosmique

une onde dans laquelle elle évolue sans peine.

Son corps prend la forme de cette planète

qu’elle entoure maintenant de sa transparence matérielle

irisée d’ocres d’or et de bleus d’argent.

Les trois dauphins recréent autour d’elle le triangle sacré,

tandis que la planète respire en elle,

épousant sa subtile quintessence,

recevant ce cinquième corps qui l’accorde aux octaves majeures de l’univers.

Comme endormie après un long hiver,

la Terre se réveille à une conscience suprême.

Ses enfants entrouvrent leurs calices

pour recueillir cette rosée nouvelle

issue de la lumière fusionnelle

de l’or et de l’argent.

Leurs mémoires se déversent

dans la mer de l’oubli.

Cataractes sacrées aux effluves d’écume,

engendrées par les hommes assoiffés d’innocence.

Sables désertés porteurs d’humus,

où s’éveillent les graines engourdies de sommeil.

Sous le soleil nouveau,

leurs ailes se déploient

et s’élancent dans le ciel dévoilé

de la Terre renaissante.

À l’abri des regards, le soleil poursuit sa course,

tissant de lumière nos étoffes à venir.

Sur le velouté de sa peau,

il dépose l’essence solaire,

savourant à l’avance son intime parfum,

tandis que les dauphins gravent

leur sillage dans l’or liquide de cet espace souverain.

Dans l’astre pur elle s’est immergée,

afin d’y accueillir le cœur de l’humanité.

Source: Jacques L’héritier

A.S.:

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