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Miscellanea Macionica : Que s’est-il passé à Paris en 1737 ?

Depuis le dimanche 05 janvier 2014, je vous invite à retrouver une rubrique régulière de Questions-Réponses intitulée « MISCELLANEA MACIONICA » (Miscellanées Maçonniques) tenue par Guy Chassagnard, ancien journaliste professionnel qui, parvenu à l’âge de la retraite, a cessé de traiter l’actualité quotidienne, pour s’adonner à l’étude de la Franc-Maçonnerie et de son histoire.

Voici la Question 19 de la Série Miscellanea Macionica :  Que s’est-il passé à Paris en 1737 ?

Dans le courant de l’année 1737, les premières révélations maçonniques eurent lieu à Paris, mettant en scène le chevalier Andrew Michael de Ramsay, membre de la Société des Free Masons, la demoiselle Carton, danseuse d’opéra et fille de petite vertu, le lieu- tenant de police René Hérault, seigneur de Fontaine-l’Abbé et de Vaucresson, ainsi que le cardinal André Hercule de Fleury, ministre principal de Sa Majesté Louis XV.

La pièce se déroula en quatre temps. 

Dans un premier temps, le chevalier Andrew Michael de Ramsay eut l’idée saugrenue de soumettre le texte d’un discours, devant être lu en grande loge, au cardinal de Fleury, qui ne perdit pas un instant pour faire connaître le déplaisir du roi – en interdisant les assemblées maçonniques.

Dans un second temps, le seigneur René Hérault, ne pouvant s’en prendre directement aux gentilshommes de haut rang, membres de la nouvelle institution, fit « interdiction à tous traiteurs, cabaretiers, aubergistes et autres de recevoir lesdites assemblées de freys-maçons » ; ceci sous peine d’amendes et de fermetures.

Dans un troisième temps, la demoiselle Carton rapporta au lieutenant Hérault ce qu’elle avait entendu sur l’oreiller d’un amant originaire d’outre-Manche.

Dans un quatrième temps, enfin, fut diffusé en ville, sous l’égide du seigneur Hérault, un gazetin d’une dizaine de pages relatant dans le détail la Réception d’un Frey-Maçon. On ignore ce qu’en pensa le bon peuple de Paris… On lit dans le texte publié, à propos de l’initiation maçonnique :

Il faut d’abord être proposé à la Loge comme un bon Sujet, par un des Frères ; sur sa réponse, l’on est admis à se présenter ; le récipiendaire est conduit par le Proposant, qui devient son Parrain, dans une des Chambres de la Loge, où il n’y a pas de lumière, et où on lui demande s’il a la vocation d’être reçu ; il répond que Oui.

Ensuite, on lui demande son nom, surnom, et qualité ; on le dépouille de tous les Métaux et Joyaux qu’il peut avoir sur lui, comme boucles, boutons, bagues, boîtes, etc.

On lui découvre à nu le genou droit, on lui fait mettre son soulier gauche en pantoufle, on lui bande les yeux, et on le garde en cet état pendant environ une heure, livré à ses réflexions ; après quoi le Parrain va frapper trois fois à la porte de la chambre de réception, où est le Vénérable Grand Maître de la Loge, qui répond du dedans par trois autres coups, et fait ouvrir la porte.

Alors le Parrain dit qu’il se présente un gentilhomme, nommé tel, qui demande à être reçu. Le Grand Maître, qui a un cordon bleu taillé en triangle, au col, dit : « Demandez-lui s’il à la vocation », ce que le Parrain va exécuter ; le Récipiendaire ayant répondu qu’Oui, le Grand Maître ordonne de le faire entrer…

Le franc-maçon d’aujourd’hui n’apprendra pas grand chose à la lecture du gazetin de 1737 ; il retrouvera d’une certaine façon les circonstances et le cérémonial de sa propre admission en Maçonnerie. Il notera également la teneur d’un serment d’initiation qui n’a guère varié avec le temps :

Je permets que ma langue soit arrachée, mon cœur déchiré, mon corps brûlé et réduit en cendre, pour être jeté au vent, afin qu’il n’en soit plus parlé parmi les hommes. Que Dieu me soit en aide.

Le frère d’aujourd’hui n’a peut-être pas fait appel à Dieu, il n’a sans doute pas baisé la Bible après avoir prêté serment. Mais tout comme son « ancêtre » de 1737, il a entendu le Vénérable Maître lui dire (en français moderne, bien sûr) :

Promettez de ne jamais tracer, écrire, ni révéler les secrets des Frey-Maçons, et de la Frey-Maçonnerie, qu’a un Frère en Loge, et en présence du Vénérable Grand Maître.

La campagne antimaçonnique décidée par le cardinal de Fleury et orchestrée par le lieutenant René Hérault dura plusieurs mois. Elle fut marquée par des descentes de police et des perquisitions dans les milieux hôteliers. Il en résulta même quelques poursuites au Châtelet et quelques amendes exemplaires. Ainsi, le sieur Chapelot fut-il condamné à mille livres d’amende pour avoir reçu une « compagnie de frey-maçons » ; et son établissement fut-il frappé d’une mesure de fermeture pour une durée de six mois.

Mais, dans le même temps, autre un gazetin parisien publiait cette autre information :

On parle dans tout Paris d’une société de confrères qui prend le nom de Frey-Masson, dans laquelle on assure que nombre de seigneurs les plus qualifiés sont entrés, au nombre desquels sont M. le duc de Richelieu, M. le comte de Maurepas, M. de Saint-Florentin.

On dit que cette société est divisée en cinq bandes [loges] lesquelles s’assemblent dans des cabarets, dans différents quartiers de Paris et communément chez Ruel à la Courtille, qu’il y a quelque temps, M. le lieutenant général de police donna à un commissaire de police ordre de se transporter dans l’un desdits endroits avec bonne escorte, que lorsqu’il s’y présenta, il lui fut dit de se retirer, que s’il ne le faisait promptement, on le chargerait, lui et son escorte, de coups de bâton…

Nous ne saurions refermer l’almanach virtuel de l’année 1737, si nous ne signalions pas la présence de l’appellation « Grande Loge de France » dans un document, daté du 25 novembre, adressé par Charles Rad­clyffe , comte de Derwentwater, pair d’Angleterre et « Grand Maître de la très Ancienne et très Illustre Société des Francs Maçons dans le royaume de France », au baron Charles Frédéric, ambassadeur de Suède à Paris, lui donnant « pouvoir de constituer une ou plusieurs loges dans le royaume de Suède […] lesquelles seront subordonnées à la Grande Loge de France ».

Moins d’un an plus tard, Louis de Pardaillan de Gondrin, duc d’Antin, était à son tour élu Grand Maître des maçons de France.

Pour en savoir plus, voir : Les Anciens Devoirs des Francs-Maçons (Guy Chassagnard, P. Galodé, 2014) ; Les Annales de la Franc-Maçonnerie – année 1737 (Guy Chassagnard, Alphée, 2009).

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