X

LA MARIANNE NOIRE « MACONNIQUE » S’INSTALLE A LA REUNION


Dimanche 26 juin 2022, Georges Serignac, grand maître du Grand orient de France et Huguette Bello, présidente du Conseil régional de La Réunion, procéderont à la remise au musée Stella Matutina d’une copie de la « Marianne noire » de Toulouse, contemporaine de l’abolition de l’esclavage, et puissant symbole de résistance à tous les asservissements. (Photo DR La statue de la Marianne noire, trônant dans le temple toulousain de la rue de l’Orient, à l’occasion du 7ème congrès régional du temple maçonnique de Toulouse – Daniel Chartagnac)

Source : IMAZ PRESS REUNIONMusée Stella Matutina : Une Marianne noire comme symbole de liberté universelle

En ces temps agités, où des iconoclastes qui s’ignorent rêvent d’abattre des statues pour changer le monde ou réécrire l’histoire, il est une nouvelle qui devrait agréer tous les démocrates de La Réunion, car un message nous vient de loin, par-delà les temps, sous la forme d’un buste réellement historique.

Une Marianne, initialement baptisée « Liberté », œuvre inspirée du sculpteur toulousain Bernard Griffoul-Dorval, payée 25 Francs, dévoilée le 16 avril 1848, en l’honneur de la IIe République et de l’abolition de l’esclavage, portée par le gouvernement provisoire qui signera quelques jours plus tard, le 27 avril le second décret d’abolition de l’esclavage, après celui de février 1794.

L’œuvre résultait de l’engagement abolitionniste des loges maçonniques toulousaines et de celui du sculpteur, professeur de l’Ecole des Beaux-Arts de son état, dont les idées convergeaient avec le socialisme utopique de Charles Fourier.

Fait inédit pour l’époque, cette Marianne a été représentée sous les traits d’une esclave affranchie.

L’œuvre était révolutionnaire, dans tous les sens du terme, car si à la fin du 18ème siècle, le prénom Marianne, résultant des diverses graphies composées des très populaires prénoms Marie et Anne, était répandu, en pieuse référence à la vierge Marie et à sa mère Anne, les monarchistes l’avaient par mépris attribué au concept de République qu’ils raillaient d’un profond mépris aristocratique. Par provocation, il fut dans le même temps adopté comme un prénom porte-étendard de la révolte populaire.

C’est en mars 1792 que le quotidien « Les Révolutions de Paris », gazetier par essence très révolutionnaire, fait référence, sources numismatiques à l’appui, à des allégories antiques de la Liberté, qui présentaient une figure féminine coiffée du bonnet phrygien lié, entre autres, au culte du dieu Mithra. 

Mais Marianne devra attendre la IIIème République pour se généraliser dans toute la France en tant qu’allégorie de la République… Notre Marianne procède donc d’une ascendance on ne peut plus populaire, et une autre plutôt savante.

– Cette belle et altière Marianne, indubitablement africaine –

Quoi qu’il en soit, à la veille du décret d’abolition, les Marianne étaient plus que rares, et celle des francs-maçons toulousains, unique en son genre. Jugez du peu, ce buste en taille, aux dimensions héroïques – 1m20 de haut, large d’épaules, 90 kilos – représente une allégorie de la République, noire, une esclave affranchie dotée des symboles maçonniques et attributs républicains en sus de son ex-statut servile. 

On peut expliquer ce tropisme marianniste par le fait qu’au retour de la République, la IIe, le gouvernement provisoire avait eu l’idée de lancer un concours d’allégories, bustes, statues et médailles visant à symboliser la République. L’œuvre de Bernard Griffoul-Dorval, commandée par les loges toulousaines, était donc dans l’air du temps, et même avant-gardiste.

Après des agapes, en mars 1792, la  » Marianne noire  » a été installée en lieu et place du buste de Louis-Philippe, qui présidait aux pas perdus de la salle éponyme… dans le temple maçonnique de la rue de l’Orient, à Toulouse.

Et c’est en mai 68 – 1868 – que cette « Liberté », Éleutheria en grec, Libertas en latin, est exposée au sein du nouveau temple de la rue de l’Orient. Elle y sera admirée longtemps.

Ce plâtre hiératique, couleur bronze, en sus du bonnet phrygien, dressait fièrement un front couronné d’épis de blé, son corsage arborant l’hexagramme maçonnique, entre autres décors symboliques. Elle était protégée par l’invulnérable peau du lion de Némée, et portait un chiton d’esclave grecque… associé un péplos archaïque typique des femmes libres d’Athènes qui en revêtaient symboliquement la déesse tutélaire de la cité.  Sa mise symbolisait donc le passage de la servitude à la liberté que représente la République, y compris pour ceux qui furent esclaves, comme cette belle et altière Marianne, indubitablement africaine.

– La pauvre Marianne outragée –

Mais en en 1941, la République n’est plus. Le régime de Vichy poursuit de sa haine, Francs-maçons, Juifs, entre autres minorités considérées comme sous-humaines, par les nazis. Le 6 mars 1941 des miliciens forcent les portes du temple du 5 rue de l’Orient. Ils le saccagent, et tombent en arrêt devant la Marianne qui arbore le sceau de Salomon, similaire à l’étoile de David. Tout à leur zèle antisémite, ils abattent la Marianne et abandonnent au sol la statue vandalisée ; elle porte un trou à la poitrine.

La Marianne mutilée est récupérée au péril de leur vie par des résistants francs-maçons, qui l’enterrent dans un terrain vague pour la dissimuler aux occupants et à leurs séides. A la libération, d’évidence elle sera exhumée et stockée on ne sait où et ne réapparaîtra que 30 ans plus tard, en 1977, où la pauvre Marianne outragée fera partie d’un stock d’objets hétéroclites destinés à servir de fond à ce que sera le prototype du futur « Musée de la Résistance et de la Déportation, Luttes et Citoyenneté » de Toulouse.

Mais de 1977 à 2017, le buste n’évoquait plus rien pour personne. Jusqu’à ce qu’une association savante se penche sur l’énigme de cette Marianne atypique.

Trois ans de travail seront nécessaires à Daniel Chartagnac, professeur d’histoire et géographie, Georges Bringuier, Jacqueline Fonvieille-Ferrasse et Monique Biasi, pour lever le mystère sur cette Marianne qui les interpellait, puissante de ses symboles, et de ses secrets. Ils ont communiqué leurs recherches en les publiant dans un ouvrage intitulé « La Marianne du musée », aux éditions Loubatières (2020). Parallèlement, le buste a été restitué par Magali Brunet, restauratrice d’œuvres sculptées, et L’Atelier du Pigassou. La Marianne trône aujourd’hui en bonne place au cœur du musée toulousain, riche de sa symbolique républicaine.

Le retour en grâce de la Marianne maçonnique et abolitionniste de Toulouse s’est traduit par la diffusion de copies, une première a été mise en valeur au musée de la franc-maçonnerie, du Grand Orient de France, rue Cadet, à Paris en juin 2021. Une autre est destinée au Musée Victor-Schœlcher à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, où, le 22 mai 2020, jour qui correspond au 20 décembre réunionnais, des indépendantistes iconoclastes ont lourdement détériorées deux statues de Victor Schoelcher…

Enfin, à La Réunion, dimanche 26 juin, Georges Serignac, grand maître du Grand orient de France et Huguette Bello, présidente du Conseil régional de La Réunion, procéderont à la remise de la « Marianne noire » au musée de Stella Matutina.

A.S.: